Voici un texte d'une brûlante modernité :

Il y a "un certain respect qui nous attache, et un général devoir d'humanité, non aux bêtes seulement, qui ont vie et sentiment, mais aux arbres mêmes et aux plantes. Nous devons la justice aux hommes, et la grâce et la bénignité (bienveillance) aux autres créatures qui en peuvent être capables. Il y a quelque commerce entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle. Je ne crains point à dire la tendresse de ma nature si puérile que je ne puis pas bien refuser à mon chien la fête qu'il m'offre hors de saison ou qu'il me demande" Essais, II, 11).

Ce texte date des années 1580 - 1590. Montaigne est totalement étranger au mouvement de pensée qui mènera un Galilée à considérer que les mathématiques fondent une explication rationnelle de la nature, ou un Descartes à prophétiser le règne de la technique scientifique. Montaigne, si moderne par sa sensibilité, est peut-être le dernier représentant, en Europe, de la sagesse antique. Ses interlocuteurs privilégiés sont Socrate, Platon, Epicure, Lucrèce. Pour lui la nature n'est pas un objet de pensée, mais une présence charnelle, une référence universelle : à sa manière il applique l'ancien précepte, "vivre selon la nature". Pour les modernes des siècles suivants il est obsolète, dépassé. On le vénère en théorie, par une sorte de révérence obligée, en pratique on l'écarte. Entre temps l'Europe s'est lancée dans la grande aventure d'affranchissement et de conquête scientifique et technologique.

Relisant ce passage je crois entendre un contemporain qui aurait pris la mesure de la démesure des modernes, qui nous inviterait à renouer un autre lien avec les êtres vivants : "un respect, un devoir d'humanité, de la bénignité, de la grâce, quelque obligation" pour les bêtes, les arbres et les plantes mêmes. Que nous voilà loin des "animaux-machines" de Descartes ! On voit notre philosophe caresser son chien, comme ailleurs, dans un passage célèbre, jouer avec sa chatte, et se demander plaisamment si ce n'est pas plutôt la chatte qui se joue de lui !

Quand on voit le traitement indigne qui est infligé à nos volailles, porcins et autres bestiaux, l'extermination programmée des bêtes sauvages, la déforestation à grande échelle, on en vient à douter de l'humanité, et de sa raison. Aucune autre espèce ne travaille aussi assidûment à sa propre extinction !

Dans cette affaire la révolte du sentiment, encore qu'elle soit de bon augure, ne saurait suffire : il faut que la pensée elle-même se révise, procède à une révolution. L'orientation globale de la modernité est agressive, destructrice. C'est le triomphe de la pulsion de mort. Il s'agit bien, comme dit Montaigne, de créer un autre commerce avec le vivant.

Sentiment et raison, et un troisième terme, sans lequel rien ne se fera : une tout autre politique dans une géopolitique planétaire. Pour le moment chaque Etat tire la couverture à soi sans souci de l'ensemble. C'est comme si, dans une chambre à gaz, chacun écrasait le voisin pour se hisser vers une sortie, qui n'existe pas.

Et enfin cette question : est-ce l'espèce humaine qui est globalement condamnée de par sa disposition agressive fondamentale, ou un certain état de civilisation qui, en théorie, pourrait être traversé et dépassé ? Il est clair en tout cas que nous sommes à l'heure de la mutation générale - ou de la disparition programmée.