Dans le cheminement de spiritualisation je vois trois moments essentiels, trois crises, trois étapes d'une révolution mentale intégrale.

Le premier est de désapprendre tout ce qui a été assimilié dans le processus de socialisation, non pas que ces enseignements soient nécessairement faux, mais ils sont intégrés sans vérification. C'est ainsi que Descartes, par exemple, se propose de remettre en doute les leçons de l'école, les théories des philosophes, les opinions communes, et même les préceptes de la foi. Dans cet esprit il préfère ouvrir le "livre du monde", partir en voyage pour étudier les moeurs étrangères, rencontrer les chercheurs de toute l'Europe, et surtout examiner par lui-même tous les fondements du savoir. De son côté Bouddha mettait en garde contre l'adhésion, invitant chacun à expérimenter par lui-même pour trouver la vérité. On pourrait multiplier les exemples, mais l'idée est assez claire : je dois me dégager des autorités, des opinions, des savoirs, et "ne rien admettrre que je ne l'eusse connu comme vrai et indubitable". On ne peut accéder à la liberté intérieure sans vivre cette épreuve de mise en doute : moment sceptique universel, prélude obligatoire à toute évolution psychique et intellectuelle.

On aurait tort de considerer ce premier moment comme facile et allant de soi. Intellectuellement, tout le monde, ou presque, s'en réclamera, mais dans les faits cette exigence fera une première sélection. Souvenons-nous  de la phrase de Pyrrhon: "Il est bien difficile de dépouiller l'homme" - de ses certitudes!

"Certitudes, servitudes".

La seconde révolution consistera, pour un Occidental du moins, à se dégager du désir de l'autre (ou de l'Autre) pour accéder à la conscience de son propre désir. Descartes encore :" Quod vitae sectabor iter?" Quel chemin suivrai-je en la vie?"  Avouons que nous passons beaucoup de temps, l'enfance, l'adolescence, l'âge dit mûr assez souvent, à chercher notre route, faute de savoir ce que nous désirons vraiment, prisonniers de l'ornière du désir des autres, à vouloir "bien faire", être respectable, reconnu, bon fils, bon père, bon employé, bon citoyen etc. Nous croyons qu'il faut passer par l'autre, et sa reconnaissance, pour exister : "le désir est le désir de l'autre"(Lacan). Si cela était vrai il n'y aurait aucun moyen d'accéder à une quelconque autonomie. Cela est vrai tant que nous le croyons. Mais il faut bien un jour cesser de se fier, de se confier, de s'en remettre à cet autre à qui nous donnons tout pouvoir sur nous, et de vie et de mort! Affaire de croyance : le névrosé est celui qui croit à la névrose, qui s'en fait un "faire valoir", une pièce d'identité, un refuge et une justification. C'est la seconde sélection, plus difficile encore que la première :Révolution éthique.

On pourrait penser qu'ici s'achève le chemin de spiritualisation. Après tout, pourquoi ne pas s'établir ici, dans le savoir de sa singularité désirante? Mais l'expérience, à nouveau, vient bousculer cette certitude si chèrement acquise. C'est que notre désir, s'il peut faire loi pour nous, ne fait pas loi pour les autres. Comment cohabiter avec des gens qui nous tirent à hue et à dia, nous contestent dans notre légitimité, s'autorisant d'une légitimité égale en droit à la nôtre? C'est qu'il faut une Loi régulatrice, au delà de toute singularité. Et puis il y a la réalité, ses contraintes, et nous revoilà limités de tous les côtés! Le sujet devra construire sa demeure  instable entre plage et orage, sous l'aplomd de la Nécessité. En un mot comme en mille : le désir bute sur le Réel.

Il ne faut pas en conclure à l'effacement de la singularité. Mais le sujet est sujet parmi d'autres sujets, tous référés en principe à la Loi commune, tous, consciemment ou non, en dépendance du réel. Comment désigner ce moment, sinon comme déprise subjective, renoncement à la toute puissance - humilité? Troisième moment, métaphysique : "je suis, j'existe"(Descartes) - mais je ne suis, dans le monde qui est flux et passage, qu'une singularité qui passe comme tout le reste, entre naissance et décomposition, ou pour le dire comme Homère:

"Telle la nature des feuilles, telle la nature des hommes".

Pour ma part je me réjouis fort de partager la nature des feuilles, feuille de printemps naissant, feuille d'été verdoyante, feuille d'automne rougie, feuille d'hiver! L'immanence universelle n'est un scandale que si nous nous attribuons quelque fallacieuse supériorité sur-naturelle.