L'originalité propre de la psychanalyse par rapport aux sagesses traditionnelles tient à la manière toute neuve de poser la question du sujet. Il est remarquable que cette question, qui nous paraît très naturelle et évidente aujourd'hui, ait été si longtemps méconnue, voire refoulée dans les longs siècles antérieurs. Si l'on considère les trois grandes pensées du passé, le bouddhisme, le pyrrhonisme et l'épicurisme - je ne parle pas même des autres écoles - on voit que la question du sujet est proprement éludée. Bouddha, s'interrogeant sur la nature et l'origine de la souffrance, concentre toute l'attention sur le "moi", le "mien", l'appropriation et  l'identification, conduisant pas à pas le méditant vers l'extinction de la soif. Certains y ont vu un nihilisme : le sujet serait pour ainsi dire supprimé, fondu dans une réalité impersonnelle, celle du nirvâna. Mais Bouddha rejette expressément le nihilisme, et le substantialisme aussi bien, se gardant de définir ce que serait le sujet nirvâné. Faites l'expérience, vous verrez bien : toute spéculation théorique sur la nature du sujet est inutile, voire dangereuse. - Je ne puis toutefois, à titre personnel, m'empêcher de me demander ce que serait un "sujet bouddhique" - un homme qui aurait traversé l'épreuve de la désidentification et qui vivrait selon le régime du nirvâna. Serait-il encore un sujet, vivant, sentant, désirant, parlant, serait-il encore une singularité originale tout en se rapportant corps et âme au Tout dont il se considère comme un élément ?

La même analyse, avec quelques nuances différentielles, vaut pour l'approche pyrrhonienne. Pyrrhon constate qu'"il est bien difficile de dépouiller l'homme" - c'est à dire de se débarrasser des illusions et attachements qui nous livrent au jeu des passions. Son travail critique consiste à déboulonner la catégorie de l'Etre (et du Non-être), à désubstantialiser tous les processus, physiques et mentaux, tous ramenés à l'apparence, ou mieux, à l'apparaître. Et du coup, forcément, l'illusion d'un moi substantiel et consistant s'effondre avec tout le reste. Ce qu'on appelle moi est une apparence comme toutes les autres. Mais l'apparence n'est pas un non-être, elle est douée d'existence, il est vrai évanescente, mais réelle. A partir de là on pourrait dégager une théorie du sujet : un sujet vivant, sentant, dont les pensées et les actes seraient sans fondement, sans raison, arbitraire et libre. N'a t-on pas dit de Pyrrhon qu'il était "inébranlable" - ce qui peut s'entendre comme l'affirmation d'une singularité forte, résolue, indépendante, inaliénable. Pyrrhon, manifestement, est une personnalité, et ce n'est pas hasard si sa ville d'Elis lui consacrera des statues. Mais, ici encore, la thématique du sujet n'est pas pensée en soi et pour soi : nous en sommes réduits à créer de toutes pièces une formulation qui manque.

Pour l'épicurisme je me contenterai ici d'une remarque : Epicure prône une distanciation critique à l'égard du commun, de la cité et de ses valeurs : ekchorèsis, loin du choeur, vivez en retrait, en autarcie, ne vous mêlez pas de politique, réduisez vos besoins et vos attentes, soyez libres : "Il faut se libérer de la prison des occupations quotidiennes et des affaires publiques"(SV 58). Il ouvre un espace, il crée une chance, un kairos. Mais Epicure s'adresse à des disciples, il conduit une école. Le sujet qui s'ouvrait à la liberté ne va-t-il pas s'identifier au maître, à la doctrine, à l'école ? Nous retrouvons ici les trois éléments qui déterminent historiquement les affiliations docrinales. Mais après tout, rien ne nous oblige à adhérer à un mouvement philosophique, et l'on peut s'inspirer de l'épicurisme tout en gardant sa liberté.

La psychanalyse, disais-je, avait le mérite de faire advenir enfin la question du sujet, à la suite de Descartes qui le premier avait écrit : "je suis j'existe" à la suite du fameux "cogito ergo sum". Par la pensée, par l'exercice de la pensée, Descartes se découvre nécessairement existant, et tant qu'il pense il est. C'est la découverte du sujet de la pensée, incontestable et évident. A partir de là on fera remarquer (Nietzsche) que ce sujet qui pense est pensé autant qu'il pense, autrement dit, que ça pense, et que le je qui pense n'est que l'affleurement secondaire d'un processus infinement complexe, très largement inconscient : ça pense, et à partir de ce ça émerge un je qui se donne l'illusion de connaître et de maîtriser l'ensemble du processus. Dès lors on voit qu'il y a deux niveaux : celui de la pensée consciente et celui de la pensée inconsciente. On a trouvé le sujet (enfin) mais on le trouve irrémédiablement scindé en deux : il faut bien admettre la différence entre le sujet conscient et le sujet inconscient.

Le problème est encore plus compliqué parce que les deux niveaux ne travaillent pas dans la même direction, ne présentent pas même la même structure. Processus primaires pour l'inconscient, processus secondaires pour le conscient. Or l'inconscient n'est pas simplement une sorte de réserve passive, il travaille contre le conscient, le combat, le conteste, le malmène, résiste de mille et mille manières. D'où l'idée : "je pense où je ne suis pas, je suis où je ne pense pas" (Lacan). Je prétends vouloir tel emploi, par exemple, et je fais tout pour rater la canditature. Où est ici le sujet ? Dans la volonté de réussir ou dans le désir (inconscient) de rater ? C'est la division du sujet, qui ne peut se régler que par un travail de connaissance : pourquoi ai-je désiré rater ? En quoi ce ratage me donne-t-il une satisfaction ?

Aucune autre école de pensée n'a réussi à mettre à jour ces conflits psychiques qui font l'ordinaire de nos existences, et de nos souffrances. On voudrait aujourd'hui, en psychiatrie, dans les dites thérapies brèves, gommer et forclore ces découvertes majeures au nom de la rentabilité et de l'adaptation sociale, mais c'est manifestement une ânerie. C'est un refoulement majeur, qui aura son coût en terme de santé publique. C'est dire aussi que la question du sujet est la question qui fâche, c'est le "skandalon" insupportable par excellence. Vous prétendez vivre en sujet, vous souffrez, vous êtes déprimé, solitaire, errant et erratique, on va vous coller des anxiolytiques, et si vous vous obstinez à souffrir, on vous collera à l'hôpital ! Ma foi la machine infernale de d'adaptation forcée est en marche, comme elle a toujours été, avec aujourd'hui des airs de libéralité bienveillante et douceureuse : main de fer dans un gant de velours.

Soit, la psychanalyse a ses ratés, ses échecs, son conformisme béat, ses rengaines, ses petites mesquineries, mais elle ne mérite pas le dédain où on la tient aujourd'hui. Avoir su dégager si clairement la question du sujet, en avoir fait la pierre de touche d'une véritable libération mentale, susciter en retour tant de haine ou de refus, c'est le signe qu'il s'agit là d'un enjeu de civilisation. Reste à trouver, pour demain, une théorie plus fine et plus exacte, une pratique renouvelée qui sache aborder les nouvelles formes de pathologie : vaste chantier pour des psychanalystes du futur.