La présentation de la folie est un thème récurrent de la tragédie grecque, qui aime à expérimenter les situations limites : inceste, meurtre, matricide, parricide, suicide, infanticide et autres. Dans ce concert tonitruant d'aberrations et de monstruosités, l'homme sain d'esprit est, sinon une exception, pour le moins une idéalité improbable.. Tout au plus est-il placé en contrepoint, comme Ismène face à Antigone, pour faire ressortir dramatiquement l'hubris du héros. La folie rôde, comme la mort, tantôt silencieuse et souterraine, tantôt manifeste. Elle est la limite qui habite secrètement la psyché, éclatant soudain quand les conditions outrepassent les possibilités humaines, se déchaînant alors avec une violence inouïe, emportant toute mesure et raison. Ainsi de Médée qui, s'estimant déshonorée par son mari infidèle, décide, par vengeance, d'emporter leurs enfants - les siens - avec elle dans la mort.

A la mort d'Achille les chefs grecs se réunissent pour déterminer lequel d'entre eux mérite d'hériter de  ses armes. Apparamment le plus digne de cet honneur est Ajax, considéré unanimement comme le plus valeureux guerrier après Achille. Suite à d'obscures tractations c'est Ulysse qui l'emporte. Ajax, fou de rage, décide de massacrer tous les chefs grecs, et, de nuit, armé de son glaive, se précipite dans le camp des Atrides...C'est compter sans Athena qui ne saurait souffrir l'extermination des siens : "elle jette devant ses yeux un voile d'images trompeuses", détournant "cette fureur insatiable sur les troupeaux". Ajax se rue sur les bêtes à cornes, taillant à la ronde, brisant les échines, coupant, sabrant, équarrissant sans pitié les malheureuses bêtes qu'il prenait positivement pour les traîtres qui l'avaient humilié.

"Fièvre délirante, démence, folie, obscurcissement" - le texte, expicitement, décrit une sorte de psychose délirante aigüe, expressive d'une rage démoniaque, sans limite. Lorsqu'enfin le malheureux revient à la raison, découvrant l'étendue du massacre, et surtout l'illusion fatale dont il fut victime, il sombre dans une profonde prostration : "Hélas, il gémissait d'un voix profonde et sourde comme un taureau qui meugle...Il est toujours là, abîmé dans son malheur, n'ayant ni mangé ni bu, sans mouvement au milieu du bétail égorgé".

Puis vient le moment réflexif : seul un dieu peut causer un tel égarement :

       "Ni vers les dieux, ni vers les hommes éphémères

       Je n'oserais lever un regard plein d'espoir

                 Puisque c'est la fille de Zeus

                 Divinité toute puissante

                 Qui s'est acharnée à me perdre!"

De quoi Athena est-elle responsable ? D'avoir sauvé les Grecs en détournant la rage d'Ajax sur les bêtes à cornes. D'avoir humilié Ajax. Mais si Ajax avait effectivement massacré ses rivaux, il n'éprouverait sans doute aucun remords, honneur oblige ! Il ne considèrerait nullemment cette vengeance comme une folie ! Etrange culpabilité où la faute n'est pas le meurtre mais le ridicule d'une vengeance avortée. Quoi qu'il en soit, Ajax s'estime le jouet du caprice divin, et dans un beau mouvement lyrique, il entonne un péan à l'impermanence universelle, sous les auspices du Temps, maître absolu :

"Universel, innombrable, le temps produit à la lumière ce qui demeurait invisible et fait rentrer dans l'ombre ce qu'il avait dévoilé". Il y a de la grandeur dans cet homme, qui revenu de sa débâcle, retrouve, non seulement la raison, mais une sorte de sagesse héroïque : pour laver sa honte, sans déchoir auprès des siens, il choisit de se retirer à l'écart, et de se précipiter sur son épée plantée, pointe en l'air, selon l'usage des guerriers. Les dieux, qui peuvent tant, ne peuvent empêcher le libre suicide d'un homme courageux. C'est l'ultime grandeur de l'homme quand tout le reste lui échappe.

Quant à nous, nous aurons toujours bien du mal à comprendre ces raisons des Anciens qui invoquent la responsabilité des dieux dans leur malheur : Athéna qui déclenche la folie meurtrière, Aphrodite qui ourdit la passion amoureuse, Apollon qui contraint Oreste à tuer sa mère. "Nous les vivants, je le vois, nous ne sommes que fantômes, ombre fugace" (Ulysse, dans la même pièce). Sophocle expose les bienfaits et les vindictes divines comme des évidences incompréhensibles, évidences parce que l'oeuvre des dieux est manifeste, incompréhensibles pourtant, parce que l'esprit humain ne peut les percer. D'où une sorte d'acceptation stoïque (avant la lettre). L'univers divin est inaccessible aux mortels. Bientôt, avec Euripide, cette acceptation n'ira plus de soi : un doute va naître, et se propager. Si les dieux conspirent au malheur des mortels sont-ils vraiment dignes de considération et de respect ? Dans l'évolution de la tragédie, d'Eschyle et de Sophocle à Euripide on peut suivre une évolution mentale, dont, de son côté, la philosophie trace également, et plus explicitement, le cours : l'action des Sophistes, déjà, se fait sentir, et avec eux, la fin de la tragédie attique.