"Voilà les hommes : des horloges ; une fois monté cela marche sans savoir pourquoi ; à chaque engendrement, à chaque naissance, c'est l'horloge de la vie humaine qui se remonte, pour reprendre sa petite ritournelle, déjà répétée une infinité de fois, phrase par phrase, mesure par mesure, avec des variations insignifiantes" Schopenhauer (MVR, p 406)

Les "variations" dont parle le texte sont les apparences, les modes, les idéologies, les systèmes politiques, les morales sociales. Tout cela donne l'impression de changement. Mais "plus ça change plus c'est la même chose" pourrait dire notre philosophe, en accord, pour une fois, avec la sagesse populaire. Cela ne change pas vraiment parce qu'en profondeur règne le vouloir-vivre, cette nécessité implacable, absurde, inconsciente, qui travaille à la continuation de la vie, cette volonté qui ne veut rien si ce n'est sa perpétuation illimitée, jetant les individus dans l'existence pour les sacrifier sans remords à l'intérêt de l'espèce. Les individus naissent et passent, l'espèce continue, et si elle vient à périr, une autre fera son apparition. Répétition à l'infini de la lutte pour la vie, de l'égoîsme, de la violence primordiale, et du cortège des passions tristes, haine, colère, avidité, domination et esclavage. L'homme, qui croit se garder de la violence de nature, la transpose dans l'orbe de la culture, qui offre le spectacle lamentable de la lutte de tous contre tous. Ce n'est que par instants, dans la contemplation désintéressée, où le désir s'apaise et fait silence, que l'homme peut goûter au plaisir supérieur de la connaissance délivrée du vouloir. Alors se révèle à lui une certaine qualité de paix et de sérénité, où il prend conscience de l'absurdité d'une existence soumise au vouloir-vivre : il en tirera peut-être une leçon, selon laquelle un autre régime est possible, libéré de la soif, de l'avidité et de la haine - propédeutique de la vraie liberté. Il décide de tourner le dos à la rivalité universelle, à la recherche de la fortune et de la gloire, mais de la passion aussi, sous toutes ses formes.

La répétition est inscrite dans l'organisation même de l'organisme vivant. Seule la connaissance peut nous arracher à "la roue d'Ixion", ce qui signifie clairement que la connaissance, selon Schopenhauer, est une contre-pulsion, un mouvement anti-naturel, une disposition (fort rare au demeurant) par laquelle l'individu connaissant opère une sorte de divorce d'avec l'existence, du moins avec les conditiins naturelles et innées de l'existence. Renversement de la pulsion : au lieu de persévérer dans l'être, la pulsion se détourne et se retourne contre le mouvement spontané. On demandera comment un tel retournement est possible, ne serait-il qu'une spéculation abstraite et gratuite de psychologue mal inspiré ? Réponse : il y a la contemplation, qui témoigne d'une possibilité réelle et indubitable. Il y l'art. Et surtout il y a la musique, laquelle est, pour notre homme, la forme la plus haute de la création artistique. Lui-même ne jouait-il pas chaque matin de la flûte, interprétant Rossini et Mozart ? "Sans la musique la vie serait une erreur". Dans la musique l'homme souffrant de sa condition, soumis à la dictature du vouloir, peut momentanément se réconcilier avec l'existence et le monde dans l'harmonie supérieure de la beauté.