Jardinage et promenade sont les activités canoniques du philosophe épicurien. Le jardinage s'entend comme une synthèse réussie de la nature et de la culture. Cutiver son jardin c'est accueillir le don de la pluie et du soleil, de la racine, de la tige et de la fleur : cela naît, cela croît, cela dépérit, cela meurt. Loi de nature. Cultiver c'est ajouter ce petit quelque chose qui transforme la profusion sauvage en beauté : règle de l'art. La règle n'est pas la loi, la culture n'est pas la nature. Ce serait folie de les confondre, comme nous faisons trop souvent en arraisonnant la nature dans un délire productiviste et mégalomaniaque. Il en est du jardinage comme de la médecine : le médecin soigne, la nature guérit. Le jardinier plante, arrose, sélectionne, redresse, mais c'est la nature qui agit. Nature : forces actives. Culture : forces réactives, adaptatrices, correctrices. Il faut laissser en toutes choses l'initiative à la puissance illimitée de nature, et se contenter de couper çà et là, de rectifier par endroit, au bon moment (kairos), de stimuler ou de freiner la croissance. Et quoi que nous fassions, la fleur finit par fâner, comme nous faisons nous-mêmes. La sagesse éternelle c'est de bien penser ce rapport, de ne pas le gauchir dans la passion, de ne pas le dévoyer dans l'hubris.

Il en va de même dans l'esprit. Nul ne peut changer son idiosyncrasie native, ni d'un chien faire un chat. Nos dispositions naturelles nous pouvons les éteindre ou les raffermir, nullement les créer de toutes pièces par un décret de la volonté. (Spinoza). Le désir fondamental est à comprendre et à cultiver dans l'esprit du jardinage, "effort de persévérer dans son être". Et ce qu'on appelle pompeusement "raison" est en somme une aptitude intelligente à développer harmoniquement ses dons de nature. La raison serait l'intelligence du désir. C'est dans la dimension dite créative que se mesure le mieux ce propos, à la condition expresse d'ôter à la dite création toute prétention créationniste, toute idéologie théophanique. La vraie création est l'apanage exclusif de la nature.

En bon philosophe nous cultiverons le corps et l'esprit : exercices physiques, marche, respiration consciente, conversation choisie, lecture occasionnelle, écriture, pensée, art et poésie, cuture du Jardin, bien sûr, mais sous le regard des Muses, auprès de la fontaine des Nymphes, à la lumière d'Apollon. Mais le vin aussi, et Dionysos, et la joyeuse compagnie des amis philosophes. La culture prolonge la puissance de nature, l'élève à la suprême puissance de vérité et de beauté.

J'aime bien la notion de promenade. "Rêveries du promeneur solitaire" disait Rousseau. Ni randonnée, ni escalade, ni excursion, ni exploration, ni tourisme, ni baguenaudage ou crapahutage, ni flânerie, et pélérinage moins encore. Rien de particulier à découvrir, rien à chercher, rien à trouver. C'est d'abord un plaisir : aérer, mettre en jambes, mouvoir, étendre, inspirer, expirer, délasser, détendre, plaisir tout physique d'un organisme doué pour le mouvement et le repos, pour l'inspir et l'expir, l'alternance, la mêmeté et la diversité. Et ce rythme emporte l'âme et l'esprit, fait danser les neurones, exalte et amplifie les sensations, les images et les pensées, - et pour finir, comme disent les Taoïstes, nous chevauchons le vent!

Depuis très longtemps je rêvais d'un style d'écriture original, tout personnel, absolument conforme aux dispositions natives de mon tempérament et de mon esprit. Je déteste les grands traités, les sommes qui assomment, les dissertations et autres dissections philosophiques. Je ne respire à l'aise que dans les fragments, les apophtegmes, les maximes, les fulgurances débridées, les éclairs, les vertiges. Montaigne est excellent, mais aussi que de longueurs, que de fatras! Nietzsche est le meilleur : l'aphorisme est toujours incisif, inventif, poiétique. Schopenhauer a laissé des pages immortelles. Mais moi, que ferai-je?. Je me targue d'avoir inventé cette forme nouvelle de philosopher, en me promenant, tantôt dans les Anciens, me rabotant à la lumière héllénique, tantôt chez les Modernes, pour y vérifier mes intuitions, ne rejetant ni la psychologie, ni les autres savoirs, et les rapportant tous au centre d'une pensée unique, les consumant au feu de ma propre vérité. A ce jour, je n'ai plus beaucoup de goût à lire les diverses parutions d'auteurs, me sachant mortel, économe du temps, et porté davantage au plaisir qu'à l'étude.

Je me promène dans Héraclite, Démocrite, Empédocle, Epicure et quelques autres, Schopenhauer, bien sûr, et Nietzsche. Quand l'esprit s'est frotté à ces gaillards-là, les autres paraissent de bien pauvre facture, fricassées de bien fade cuisine. "Moi je ne peux plus penser autrement"(Hölderlin). Tout retour en arrière m'est impossible. Au feu du tragique j'ai brûlé mes anciennes peaux, et à défaut d'être nu comme Empédocle au bord du cratère, je cultive une semi-nudité, réservant quelque secrète pièce à mon usage intime.