"Auparavant, sur la terre, l'espèce humaine vivait loin des maux, à l'abri de la fatigue, de la peine, des maladies terribles qui font périr les hommes. C'est cette femme qui, en levant de ses mains le vaste couvercle de la jarre, les laissa échapper, et prépara aux hommes de pénibles soucis. Seule l'Espérance, n'ayant pas atteint les bords de la jarre, resta dans sa prison infrangible et ne put s'envoler au dehors : avant qu'elle sortît, Pandore avait laissé retomber le couvercle. Mille autres maux, néanmoins, sont répandus parmi les hommes ; la terre est pleine de maux, la mer en est pleine ; les maladies, spontanément, viennent nuit et jour vister les mortels ; elles leur apportent la douleur en silence, car le sage Zeus les a privées de la voix". (Hésiode, Les Travaux et les Jours,II)

Voilà qui réjouira nos féministes ! Pandora, sublime créature ourdie par la ruse vengeresse de Zeus - il entendait faire expier à Prométhée le vol du feu - apportera la désolation à la maudite engeance issue des machinations du même Prométhée. Décidément, les Grecs, surtout à l'époque héroïque, ne se faisaient pas des dieux une image très positive. Songeons à la colère d'Apollon, qui, au livre I de l'Iliade, décime l'armée des Achéens, coupables d'avoir négligé ses autels. 

Pan-dora : tous les dons. Pandora "parce que chacun des habitants de l'Olympe avait fait un don à ce fléau des hommes" d'après Hésiode, mais, selon une étymologie plus sûre, déesse de la fécondité qui dispense tous les dons. Remarquons l'ambiguité : celle qui jouit de tous les dons du ciel, pour le malheur des hommes, est celle aussi qui assure la fécondité du sol, et la descendance.

Le mythe met l'accent sur l'origine du malheur, mais aussi sur le caractère ambivalent de l'Espérance (elpis). On ne sait trop s'il faut se réjouir de ce qu'elle reste enfuie dans la jarre. Reste-t-elle ainsi éternellement à disposition, comme aiguillon indispensable du désir, et consolation face à l'adversité, ou bien, contre toute apparence, n'est-elle pas, elle, le vrai malheur, celui qui engendre l'attente et éternise l'insatisfaction, alors qu'avec les autres maux on peut trouver un arrangement, par le travail, la technique et la médecine ? On dit courrament : l'espoir fait vivre. Disons que l'espoir fait relance, il fait croire que demain sera meilleur qu'aujourd'hui, et après-demain meilleur que demain. Il ouvre un espace à l'imagination, qui va s'engouffrer dans le vide et le peupler de chimères. Il fait rêver d'une puissance illimitée. Il encourage les fantaisies de bonheur et de jouissance. Il extravague. Encore un peu, et le voilà qui délire. On raconte qu'Alexandre, entendant des leçons astronomiques sur l'infini éclata en sanglots : "Que d'univers que je ne pourrai jamais conquérir!"

Il vaut mieux, au bout du compte, que l'espoir reste enfermé dans la boîte ! Point trop n'en faut. C'est le sens du fameux "ou mallon" (pas plus - pas plus ceci que cela) qui est l'alpha et l'omega de la sagesse grecque. Il y a un délire de l'espoir comme il y a un délire du désespoir. J'opte, moi, pour le non-espoir - ce qui est tout autre chose.

Encore un mot : Pandora c'est la Beauté Fatale, laquelle sera promise à la perénnité romanesque et filmographique. Entre la beauté et la mort - voyez Lubitsch, voyez Thomas Mann - il y a parfois, en certaines occurences troublantes, un certain accord en ré mineur, qui ne laisse pas de nous faire longtemps rêver...