CHAPITRE VINGT SIX : MEDITER                            

 

  

1 Un Bouddha sur la cheminée

2 Les Trois degrés de la méditation

3 De l'Intellect

4 De la Méditation philosophique

5 Méditation : l'Un

6 De la Joie fondamentale

7 Du Sentiment d'exister (1) et (2)

8 Méditation sur l'Aïon

9 Kairos

10 Aïon, Chronos, Kairos (1) et (2)

 

 

 

 1 Un Bouddha sur la cheminée

 Freud, grand collectionneur d'oeuvres antiques, avait un Bouddha sur son bureau de travail. Pourtant je ne vois  dans ses écrits aucune référence explicite au grand sage hindou. Les références on les trouve directement dans Schopenhauer, que Freud avait lu et admiré, et dans Nietzsche. Mais c'est Schopenhauer qui s'est référé le plus directement à Bouddha, dont il avait, lui aussi, une statue dans son bureau. Il dira sur le tard qu'il n' a pas tiré dans Bouddha la matière de son enseignement, qu'il l' a trouvée par lui-même et que c'est là une rencontre proprement miraculeuse entre deux génies que tout sépare, le temps, l'espace, et la culture. En fait Schopenhauer connaissait un peu la philosophie indienne par les parutions de son temps, fort imprécises et approximatives. De plus Schopenhauer ne fait pas clairement la distinction entre Bouddha et les Upanishads, et attribue au premier des intuitions qu'il n'a nullement proférées. Je crois qu'il s'intéressait plus au personnage et au symbole qu'à la doctrine, qu'il ne pouvait connaître que fort imparfaitement, et avec laquelle il n'est en accord qu'en partie. Mais peu importe. Ce qui compte ici c'est la persistance, dans les philosophes de la modernité, d'une reconnaissance de Bouddha comme symbole du philosophe thérapeute. Quant à moi je serais comblé si on avait ajouté à Bouddha, Schopenhauer et Freud le nom d'Epicure et de Pyrrhon. Ce sont les maîtres de la philothérapie telle que je la conçois.

Récemment, pour parachever l'installation de mon bureau, qui est à la fois un lieu de travail, un atelier de convivialité et un jardin de méditation, j' ai acheté un Bouddha pour le placer sur ma cheminée. J'ai hésité un instant entre un Boudhha classique, bien ferme, bien droit, les yeux mi-clos en position du lotus - tradition oblige - et une toute autre représentation, un peu ironique et humoristique, bien sûr avec le visage aux traits majestueusement apaisés, mais dans une tenue quasi baroque, une jambe repliée contre la poitrine, les deux mains posées sur le genou, et la tête penchée sur les mains superposées. Le sourire est bouddhique et discret autant qu'on voudra, la béatitude de la méditation est clairement signifiée dans la douce détente du visage, mais la position m'a semblé si originale, si frondeuse que je n'ai pu résister bien longtemps. Je me suis exclamé d'un coup : "Voici un Bouddha épicurien!". Méditation si profonde et si détachée dans cette tête penchée sur le côté et appuyée sur les mains, qu'elle frôle assez significativement les délices du monde de Morphée ! Je me souvenais de certaines statues de Bouddha couché, notamment dans le sud est asiatique, où l'on ne sait pas très bien si le sage médite ou s'abandonne très humainement aux bienfaits de la sieste ! Ma foi, pourquoi pas un Bouddha dans une position intermédiaire, assis, mais somnolent, à la fois un sage et un homme! Quant à Epicure on se demandera sans doute ce qu'il fait ici, dans un contexte si oriental ? Eh bien, je ne vois là nulle difficulté, et ce n'est pas la géographie ou l'histoire qui m'inspireront des scrupules! Après tout que savons-nous des pratiques épicuriennes? Nous avons seulement les exhortations classiques "Médite ces vérités jour et nuit, pratique sans relâche la leçon du bonheur" . Où voit-on que Bouddha ait dit autre chose ? La différence réside en ceci : nous avons perdu presque tous les textes épicuriens, nous ignorons à peu près tout des pratiques psychocorporelles de l'Ecole, du mode d'entraînement psychique, nous négligeons la dimension corporelle et physiologique de l'épicurisme ramené à une doctrine intellectuelle parmi d'autres, alors que nous savons tout des pratiques bouddhiques, jusqu'à les importer dans nos Dojos occidentaux. Voilà qui mérite réflexion.

Un Bouddha épicurien ! Il ne s'agit pas de faire ici une sorte de soupe conceptuelle où l'on mêlerait des éléments de l'une et de l'autre doctrine. Pas de syncrétisme, jamais, en philosophie. Chaque auteur est absolument unique et incomparable. Mais pour nous qui sommes en chemin ? Comment ne pas aller au plus profond des doctrines qui nous interpellent, comment ne pas chercher à les vivre de l'intérieur plutôt que de les commenter et de gloser, comment ne pas se faire soi-même, le temps qu'il faudra, bouddhiste, épicurien, pyrrhonien et autre chose encore ? "Expérimentez, ne croyez que ce que vous avez vérifié par vous-même". Eh bien, philosopher c'est exactement cela ! Et voilà pourquoi l'exercice philosophique est si long, si pénible, et requiert tant de patience ! A moins que, par un trait de génie, on atteigne l'accomplissement dès trente cinq ou quarante ans.

Pour moi j'ai voyagé assez longtemps, mais j'ai su assez vite de quel côté chercher. Maintenant j'ai quelques intuitions fondamentales, sur lesquelles je ne saurais revenir sans me déjuger. Je fais comme dit Bergson : je tourne autour d'une intuition centrale, je m'escrime à la définir de toutes les manières imaginables, et je n'y parviens jamais tout à fait. D'où cette continuation quasi éperdue, mais qui présentement se calme et se relâche de mieux en mieux. Bientôt écrire ne sera plus qu'un délassement. Dès aujourd'hui il m'arrive de penser qu'il vaudrait mieux s'abîmer dans une profonde méditation, et comme disaient les anciens Chinois, "regarder tourner le monde". Mais il faut bien remuer un peu sa carcasse, faire des mouvements, étirer ses muscles  et ses tendons, marcher, regarder, rencontrer, et prendre position, quelquefois, sur les choses de ce monde. Par l'écrit et la parole notamment. Je ne crois pas qu'il existe un lieu où l'on puisse vraiment se retirer, si ce n'est en soi-même, au moins à de miraculeux moments de pleine sérénité.

 

 

 

 

2 Les trois degrés de la méditation

 

 

 

Mediter, dans notre tradition occidentale, c'est réfléchir avec sérieux et profondeur sur un objet de pensée. La méditation suppose l'attention soutenue, la concentration et la constance. Discipline de l'esprit : scholè, c'est à dire étude méthodique à partir de la liberté, de la disponibilité d'esprit. Mais plus profondément, la méditation suppose un séjour prolongé, une familiarité conquise, une pénétration de l'objet. Exercice, en somme, de toutes les facultés mentales  auprès d'un objet de contemplation pensé comme énigme, et susceptible de révéler quelque nouveauté pour la connaissance.

Mais l'Orient nous propose une autre approche : on y opposera méthodiquement la méditation à la réflexion. Méditer c'est laisser venir une certaine réalité, sans chercher à la modifier, accueillir le phénomène dans son surgissement, son évolution et sa disparition. Cela suppose une détente préalable, du corps, du thymos et de l'esprit, une disponibilité non intentionnelle, une totale ouverture à l'être-là. Cela étant, je distinguerai trois degrés, en fonction de ma propre pratique, sans en tirer quelque loi générale, puisque cette pratique ne peut pas s'enseigner ni se codifier. Chacun, dans ce domaine, doit devenir son propre maître, se fier à son expérience, la modifier et l'approfondir selon sa propre complexion et ses propres exigences. Mais il me paraît essentiel de l'intégrer complètement à l'exercice de la vie, comme élément fondamental de la pratique philosophique. Les philosophes occidentaux l'ignorent pour la plupart, privilégiant à tort la pensée intentionnelle et réflexive, et se méfiant par doctrine de toute pratique "mystique", ou simplement étrangère au courant dominant de notre tradition. Pour moi qui ai séjourné assez assidûment auprès des pensées orientales je la considère au contraire comme éminente pour l'équilibre général de la vie, et pour la réflexion elle-même, qu'elle renouvelle et approfondit par effet indirect, par le ressourcement mental qu'elle offre si généreusement.

Pour en promouvoir la pratique je donne ici quelques indications qui devront se vérifier et s'amender par le pratiquant en personne :

Premier temps : relaxation intégrale, détente musculaire, puis tissulaire, organique, nerveuse et psychique. Cela est assez difficile pour la plupart des gens. Aussi est-il souhaitable de pratiquer d'abord une élimination générale des tensions par des exercices physiques souples sans effort : régulariser la respiration, relâcher les muscles, s'étirer sans tension, laisser venir par degrés un sentiment de détente général dans une respiration souple, aisée, facile. Les exercices de yoga, de Chi Gong y sont particulièrement favorables. Après quoi il est loisible de s'asseoir en tailleur, ou s'il le faut, s'accorder une pause intermédiaire au sol, le corps étendu, les bras allongés de chaque côté, la nuque souple, le visage détendu. Pour certaines personnes exceptionnellement tendues ou anxieuses cette pause au sol devrait constituer pour longtemps l'unique objectif à atteindre, car c'est la condition absolue d'une progression. 

Le second degré c'est la contemplation : mise en place d'une observation interne. Les Orientaux parlent d'un "témoin", désignant par là l'activité non-active de la conscience, simple enregistrement non intentionnel, non volontaire, non discriminant, des phénomènes physiques et psychiques qui se déroulent dans le corps et le mental : ici une sensation de froid ou de chaud, ici un titillement musculaire, une tension nerveuse, là un flux énergétique, et dans l'esprit une représentation, une image, un émoi, un désir, une volition etc. On constate, on ne fait rien, on ne réfléchit pas, on n'analyse pas, on laisse passer comme un nuage dans le ciel. On apprend tout naturellement à voir s'écouler les phénomènes, à observer sans intention l'impermanence de toutes choses. On découvre ce pouvoir de la conscience à se détacher des sensations, des perceptions, des représentations, des émotions, des passions, on se désolidarise des attachements pulsionnels, des désirs lancinants, "des "formations mentales". Cette pratique du "témoin" ouvre à une forme nouvelle de liberté, non par théorie spéculative, mais par la vérification expérimentale. Combien elle est libératrice, bienfaisante, rafraîchissante! Et dire qu'elle est à la portée de tous! Et que nos philosophes, réputés spécialistes de la connaissance de l'homme, l'ignorent et la méprisent sans la connaître!

Et parfois, lors de moments magiques, imprévisibles et imprescriptibles, il arrive que le "témoin" s'abolisse de lui-même, que la conscience se fasse totalement silencieuse, que l'opposition entre le sujet observant et l'objet observé disparaisse, sans intention, sans volonté, sans effort, et alors, dans une état qui n'est ni sommeil ni tension, ni perception ni non-perception, l'esprit s'abolit comme individuation, comme conscience séparée, et se mêle à l'immensité cosmique, dans une sorte d'extase sans élévation, sans transport, calme, tranquille, merveilleusement fraîche! 

Ne croyons point toutefois que cela change la vie. On en ressort nécessairement, on retrouve la réalité inchangée. Mais quelque chose aura bougé, pour toujours, dans la conscience. Et soudain les intuitions fulgurantes de nos penseurs de la totalité aurons trouvé pour nous une confirmation éclatante et irréfutable. Héraclite a dit juste. Démocrite a dit juste. Spinoza a dit juste. Et nous, nous les comprenons autrement que par la seule raison. La méditation est une probation.

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PS : Je suis entré dans la pratique de la méditation par la porte du bouddhisme. Mais je ne suis pas bouddhiste puisque je n'ai jamais envisagé de prendre les trois Refuges (Bouddha, la Sangha, le Dharma) et que je revendique une totale indépendance à l'égard de tout système de pensée. De fait on peut pratiquer sans la moindre référence doctrinale, comme le montre mon texte précédent. C'est en tout cas ainsi que je l'entends.

 

 

 

 

3 De l'Intellect : concentration, contemplation, méditation

 

 

 

 

Une des grandes difficultés de la science psychologique et de la philosophie est de distinguer clairement le psychique de l’intellect, que trop souvent nous confondons en les ramenant à la fonction de l’esprit (ou de l’âme), opposée d’un bloc  au soma (le corps). L’ancienne philosophie proposait une tripartition de l’être humain que nous faisons nôtre, car elle rend mieux compte des faits. Le soma, ensemble des processus vitaux, instinctuels et organiques ; le thymos – le psychoaffectif ; et l’intellect. Le thymos est fortement relié au soma, comme on voit dans les processus pulsionnels où il est bien malaisé de distinguer ce qui relève du corps et ce qui relève du psychique. La psychanalyse a fait un remarquable travail dans ce domaine, qui nous inspire toujours. L’intellect, tout au contraire jouit d’une relative autonomie, comme on voit dans ces cas stupéfiants de génies malades sur le plan psychique, et pourtant singulièrement opérationnels sur le plan de l’invention scientifique ou littéraire.

Il faut en conclure que l’intellect, une fois formé, résiste assez bien aux attaques de la maladie et peut conserver sa plasticité et sa puissance jusque dans un âge avancé. Mais ne rêvons pas trop : la maladie psychique, sauf traitement adapté, finit toujours par rattraper le sujet. Songeons à Nerval, à Hölderlin et à tant d’autres beaux génies ruinés par la psychose.

L’intellect dépend du cerveau : l’altération de ce précieux organe de la pensée occasionne des troubles importants et mène au désastre. Il est essentiel d’avoir une hygiène de vie qui préserve ses capacités. Je remarque moi-même les bienfaits d’une bonne respiration au grand air, de la pratique régulière d’exercices qui allient la ventilation respiratoire à la concentration mentale.  Ces pratiques doivent, pour être pleinement efficaces, solliciter la totalité de l’organisme : soma, thymos et intellect, dans une mobilisation globale et dynamique.

La puissance de l’intellect se manifeste dans trois opérations de la conscience (j’identifie ici intellect et conscience pour la clarté de l’exposition) : la concentration, la contemplation et la méditation.

La concentration est une opération de la conscience attentive. Prenons une posture de Yoga. Le corps est sollicité dans un effort de prise de posture, de maintien de posture alors que la paresse et la mollesse nous pousseraient à relâcher. Pour continuer il faut se concentrer, écarter les pensées parasites, n’être plus que l’intentionnalité d’une conscience volontaire. De la sorte le soma, le psychique et l’intellect travaillent de concert dans la même tâche et la même direction. Le mental (thymos) s’apaise, les troubles émotionnels se dissipent, et l’intellect, libéré de la rumination mentale, peut maintenir la tension, la régler en douceur, la ramenant au seuil minimal : alors une grande paix s’installe dans la totalité de l’organisme et nous éprouvons une sorte de joie. C’est le plaisir constitutif d’Epicure, bien-être d’un  sujet goûtant le sentiment d’existence en soi et par soi.

La contemplation – qui ne peut se faire que sur la base d’une concentration préalable – est l’activité sans effort de la conscience qui observe le déroulement du processus (par exemple de la respiration consciente pendant la posture) sans plus chercher à le modifier, en l’accueillant avec bienveillance, aussi bien l’agréable et le moins agréable. Après la posture il est un moment quasi divin de retour au repos qui s’accompagne généralement d’une grande paix. La respiration est calme, le bien-être est répandu dans tout le corps, la conscience reçoit les bénéfices de l’effort, approfondit sa connaissance des mécanismes et des processus, contemple les causes et les effets, ouvre à une vision plus intuitive et harmonique de la vie intérieure.

Notons bien que cette connaissance est d’une nature bien différente du savoir rationnel, sans l’abolir ni le contester. Mais elle se fait selon d’autres voies, et ouvre d’autres champs. Ici nous connaissons par le souffle, tout ce qui apparaît est l’œuvre de la respiration consciente, qui modifie les processus, sensibilise les tissus, accroît la réceptivité, favorise la perception interne, rétablit l’unité du multiple. La conscience opère comme un témoin, à la fois passif et actif, recevant sans jugement ni critique, et agissant sans agir (wou wei). L’établissement de ce témoin intérieur est une marque de grand progrès dans la contemplation.

La méditation proprement dite peut commencer après et au-delà de la contemplation. On peut distinguer deux formes. La première est encore proche de la contemplation, qu’elle complète et perfectionne Elle consiste en une intégration de la totalité du corps, physique et mental, sous le regard de la conscience. La seconde consiste à abandonner même ce témoin vigilant, à le laisser se dissoudre dans la vacuité. A de certains moments, car je ne connais quant à moi, en toute modestie, que des moments, la perception semble se dissoudre, la conscience se perd comme centre autoproclamé, et avec elle la distinction du sujet et de l’objet. Quelque chose se passe là qu’il est bien difficile de décrire, et qui comble immensément. On voudrait saisir et conserver ce quelque chose, mais cela est impossible. La seule chose que l’on puisse souhaiter c’est que cet état finisse par rayonner sur le champ plus large de la vie ordinaire et y répandre sa lumière. A mes yeux c’est dans cette expérience que se réalise la vraie fonction de la méditation: relier l’intérieur à la totalité.

Toutes ces pratiques nous permettent de mieux saisir la nature de l’esprit (ou l’intellect, ou le noûs). Mais, encore une fois, cela suppose une capacité d‘autonomie de l’intellect par rapport au psychique. C’est le fruit d’un travail. Mais ses effets sont si remarquables qu’ils justifient amplement ce travail. Il reste que si le psychique est malade il relève d’un traitement approprié. La vraie formule n’est pas "un esprit sain dans un corps sain ", mais «"un intellect sain dans un psychisme sain, et les deux dans un corps sain". C’est à quoi devraient tendre toute médecine, toute psychothérapie et toute philosophie, enfin réconciliées.

 

 

De la méditation philosophique

 

 

"Médite jour et nuit" dit Epicure. Que nous voilà loin de cette apparence de langueur et de douce oisiveté que l'on attribue d'ordinaire à l'épicurien. Pensée grande, noble, austère, exigeante et rigoureuse. Pensée infiniment subtile, à mille lieues de notre contemporaine veulerie, mélange ignoble de rapacité et d'incurie symbolique ! La philosophie est un effort, une tension (tonos) vers le Souverain Bien, une ascèse, une volonté. L'épicurisme se distingue par une subtilité supplémentaire, un raffinement psychique, fort étranger au laisser-aller et à la torpeur, mais se perçoit difficilement en raison du commandement, qui semble inverse, de procéder toujours avec souplesse, finesse et allégresse. Epicure vante le plaisir, ce qui se conçoit trop facilement comme facilité et mollesse, alors que cette règle de plaisir s'associe substantiellement aux lois de nature : "rien de trop", tempérance, juste évaluation des biens et des maux. Admirable équilibre, entre la tension de l'arc ou de la lyre, et la connaissance éclairée des capacités et limites naturelles. Pensée apollinienne, pratique et musique apolliniennes : l'art suprême c'est le désir accordé aux lois de nature.

Que faudra-t-il méditer ? Le Tout, l'univers dans son immensité, mouvement et repos, tension et détente, rythmes, danse des atomes dans le vide, expansion et rétrécissement, régularité et dissonances, surgissement aléatoire des combinaisons, explosion et diffraction des mondes dans l'infini. La connaissance est une ivresse, et une norme. Norme du vrai, norme de l'équilibre global (isonomie), variations, amplitudes et destructions locales. Le Tout est toujours le Tout, et tout change et se transforme dans le Tout, ou plutôt, ces changements imprévisibles sont le Tout. Vision grandiose, sentiment du sublime, passion sans cause. Voir, sentir, contempler la nature c'est le premier commandement de méditation.

Toute philosophie sérieuse s'origine de cette vision fondamentale. Intuition : voir, sans effort de regard, ouverture à l'Immense. Le reste vient après, que nous croyons essentiel, et qui n'est que secondaire : les affaires humaines, les institutions, les cultes et cultures locaux, les opinions et les croyances, les livres et les écoles, et même ces interminables querelles d'Etats, et la violence, et la richesse, et la pauvreté même. Certes, c'est ici que nos vivons, dans ce bourbier des passions, et y vivrons toujours. Mais la philosophie c'est précisément la possibilité d'un regard autre, porté librement dans une direction autre, par où se manifeste l'Immense. Alors toutes les choses se remettent à leur place, comme les saisons qui passent et qui reviennent, vaste cycle des phénomènes. Le philosophe, comme le poète, vit dans une dissymétrie apparente qui le relie à l'essentiel.

Contempler, méditer. Mais la méditation va bien au delà de la contemplation. Contempler, c'est voir le vaste, le "templum", le ciel immense, la voie lactée, l'infinité des mondes et des univers. Méditer c'est faire retour dans la conscience, toute balayée, récurée, transfigurée par l'épreuve salutaire. Regard désembué par le vent du large, par la nuit fécondante, l'ouragan triomphant, qui nous rendent à notre conscience finie dans l'univers infini : " Je ne suis que cela, poussière  de vent, goutte dans la cataracte éternelle, mais cela je le suis". Ma finitude indépassable se mue en allégresse cosmique. Je suis le vent, je suis la pluie, et le soleil, et la nuit et le jour. Où trouver plus belle preuve de mon existence ?

De là, retour aux afflictions et passions de l'âme. Que signifient des élans du désir, ces aspirations, ces contrariétés, petits et grands malheurs de notre condition d'hommes ? Tragi-comédie du "malheur banal" ou délires de mégalomanie, exaltations fugaces et tenace mélancolie ? Il n'y a pas lieu d'en rire, ni d'en pleurer davantage. Cela suffit. Certes il faut tenter de comprendre, décortiquer l'affect, chercher sa source, relativiser ses effets. Mais cela, justement, ne suffit jamais. L'Hydre du malheur fait repousser interminablement ses hideuses têtes mille fois coupées par le glaive de la pensée. Il est je ne sais quoi de perfide dans le vase de nos psychés, je ne sais quelle fatale inclinaison native qui mêle au plaisir une sourde amertume (Lucrèce). Aussi faut-il autre chose : une décision éthique, une rupture, un détournement catégorique. Une volonté de plaisir. "Méditer jour et nuit". Et pourquoi cela ? Précisément parce que l'Hydre repousse et tend ses tentacules maléfiques. Ce serait naïveté de croire que l'on vient à bout du malheur par la seule compréhension. Je sais que le désir me porte à l'infini, me fait miroiter des jouissances infinies, que toute satisfaction en appelle une autre. Je sais aussi que je suis mortel, mais je ne veux pas le croire. La raison éclaire et démontre, la croyance résiste. Donc il faut s'entraîner, s'exercer, se discipliner, en un mot : méditer. Se souvient-on que le verbe "méditer" désigne à l'origine l'entraînement militaire ?

Et comment s'entraînera-t-on ? Retour au texte, aux fondamentaux de la doctrine. Réflexion, analyse, compréhension rationnelle, mais aussi, et peut-être plus encore, retour aux exercices psychophysiques, à la contemplation de nature, à la conversation philosophique entre amis, et par dessus tout cela, et chaque jour, le retour sur soi, la conscience, l'examen, et le regain de la décision.

Pour ma part je trouve dans la méditation assise, toute pensée délassée et délaissée, dans l'abandon libre et conscient aux flux intérieurs, de quoi sustenter mon énergie, renouveler mon courage, admirablement clarifier ma conscience, me régénérer comme être sensible et mortel dans le Tout éternel.

 

 

 

5  MEDITATION : L'UN

 

 

      Méditer l’hiver

      Méditer le printemps

      C’est tout un. Le dieu

      Brille en beauté au cœur des choses

      Ciel et terre ne font qu’un

 

 

 

 

6 De la Joie fondamentale

 

 

 

 

Depuis plusieurs jours je tourne autour de la phrase de Nietzsche : "La joie est plus profonde que la douleur". Cette idée me semble extraordinaire, mais si difficile que j'en use comme d'un "pharmakon", terme grec remarquable qui se traduit tantôt par "remède", tantôt par "poison", étant à vrai dire aussi bien l'un que l'autre. Pour la joie il en va de même : je me méfie à l'extrême des propositions optimistes, dans lesquelles je vois à l'ordinaire chimères et infantilisme. Une vraie joie, sans fausseté, sans niaiserie, sans aveuglement volontaire est-elle possible ? Et en quoi est-elle "plus profonde" que la douleur, elle si évidente à l'esprit lucide qui entend ne pas s'en faire accroire ? Je repense immédiatement à l'enseignement de Bouddha, qui élabore merveilleusement cette double problématique : la vie est souffrance, parce que nous sommes aliénés par la soif, la haine et la méconnaissance. Vérité Noble de la souffrance, qu'il faut prendre le temps de sonder jusqu'au plus profond, et qui sape impitoyablement nos illusions les plus chères. Mais Bouddha enseigne également autre chose, la Bonne Nouvelle, à savoir que la joie est plus profonde que la douleur, et comme Nietzsche, il aperçoit un socle ultime où se défait la douleur. Mais on pourrait fort mal comprendre. La douleur ne disparaît pas, nous sommes et nous serons toujours aux prises avec une réalité difficile, nous connaîtrons toujours la fin et la soif, et la peur, et la maladie, et puis nous mourrons comme meurent les feuilles. Mais c'est la qualité de notre présence au monde qui change.

C'est une affaire de "profondeur". Quelle profondeur ? Je mets de côté, immédiatement, la spéculation intellectuelle qui pourrait me satisfaire à bon compte. Je veux du concret. Quand donc, explorant ma perception, attentif aux sensations dans mon corps et dans mon esprit, puis-je avoir un pressentiment de cette joie inconditionnelle - car, si elle n'est pas inconditionnelle, elle ne vaut rien et ne saurait se présenter comme vraie. Je remarque d'abord que, de nature, je ne suis pas spécialement gai, peu porté aux divertissements faciles, plutôt songeard et mélancolique, mais sans excès, car je sais rire à gorge déployée, selon l'occasion, et boire, et m'amuser et folâtrer comme un autre. Mais je suis un peu  trop porté à la gravité, voire à la morosité devant le spectacle du monde, qui, à mes yeux, ne prête guère à rire. Bref, la douleur je connais, et même un peu trop. Disons que je ne suis pas ce qu'on appelle un joyeux drille, et pour le coup, cette aperception de la joie fondamentale ne m'est nullement facile, nullement évidente. Ajoutons même : si cette vérité - si c'en est une - me devient accessible, elle a de bonnes chances de le devenir pour beaucoup. Paradoxalement je suis un excellent sujet d'expérimentation.

Tant que l'on oppose plaisir et déplaisir, joie et douleur, on ne peut percevoir la joie fondamentale, on est toujours et encore dans le "polemos", l'alternance, qui, en son essence ultime, se ramène à la souffrance puisqu'elle véhicule sans fin l'insatisfaction, l'espoir et la crainte : samsârâ. La joie qu'on y éprouve à l'occasion est conditionnelle, factuelle, ce n'est pas la joie véritable. Les philosophes qui ont médité sur le Souverain Bien  le ramènent tantôt au bonheur, au plaisir, ou à la vertu, ou à l'Idée du Bien, ce qui est mal dire, parce que ce bien ne se possède pas, ne se gagne ni par l'intellect ni par la moralité. Plus justement Pyrrhon disait : dépossession, déprise, non-attachement. C'est plutôt une ouverture par immersion.

Parfois, voyant le grand ciel lumineux, je me sens comme absorbé par l'immensité, et j'ai ce désir étrange de me dissoudre sans reste dans la lumière. D'autres fois, en méditation, je me laisse couler comme une pierre au fond de la rivière, et quand cessent les peurs et les pensées, par instant, c'est un grand calme, une suspension dans l'indéterminé. 

Que la sensation soit douce, ou pénible, que domine l'angoisse ou la jubilation, de toute manière il y a ceci que quelque chose est déjà là : le plaisir exprime, manifeste, atteste ce quelque chose qui est déjà là, et la douleur tout autant. Une présence permanente, incompréhensible, irréfutable. Leibnitz demandait : "pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?"  Question étrange si la question contient la réponse, si questionner c'est affirmer en dépit de soi la présence préalable. « Il y a », - est-il possible d'en dire plus ? Les Chinois classiques diront : le Tao ne se nomme ni ne se pense, il se vit. Les Bouddhistes diront : la vacuité contient toutes les formes.

Il y a, voilà le fait. Et ce fait peut faire l'objet d'une détestation, ou d'une affirmation. Méphistophélès, dans le Faust de Goethe, dit : "je suis l'esprit qui toujours nie". Bouddha, plus noblement, nous invite à découvrir en nous le continuum somatopsychique, et de le transformer en continuum de conscience éveillée. C'est en ce sens, je crois, qu'il faut entendre la présence en nous de la joie fondamentale.

 

 

 

7 Du Sentiment d'exister (1)

 

 

 

Rousseau sur le lac de Bienne (Rêveries du promeneur solitaire, V) :

"Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser".

"Me faire sentir avec plaisir mon existence", voilà le mot juste. C'est que le sentiment d'existence est à lui-même sa propre fin, sa précieuse et définitive justification. Quelles que soient mes troubles, mes angoisses, mes incertitudes et mes peines, voilà quelque chose qui se donne sans retenue, sans effort, sans intention. Car toute intention la détruirait instantanément, me ramenant sur l'heure à l'incertitude et aux fracas du monde.  Rousseau précise : "avec plaisir", car il y a plaisir à exister, tant que les pensées sont tenues à l'écart, avec le cortège infini des préoccupations.

Cette tonalité fondamentale - comme une basse continue dans les partitions baroques - est ce quelque chose qui peut s'effacer lorsque le trouble envahit tout, que la dépression exerce ses ravages, que le soleil est noirci par l'angoisse, mais qui peut revenir, et qui revient, et quand cela revient tout change. Winnicott, ce merveilleux pédopsychiatre qui ne cultivait pas le négatif, notait que l'expression naturelle de la santé est la joie, joie de vivre plus forte que la douleur, et qui permet peut-être de canaliser l'inévitable douleur, à défaut de la détruire. Quant à moi je crois trouver la même inspiration dans ce merveilleux Epicure, qui, bien que tenaillé par la maladie, écrit : "je vous écris cette lettre alors que je passe et achève en même temps le bienheureux jour de ma vie ; les douleurs que provoquent la rétention d'urine et la dysenterie se sont succédé sans que s'atténue l'intensité extrême qui est la leur : mais à tout cela la joie qu'éprouve mon âme a résisté au souvenir de nos conversations passées". Il me semble que si le souvenir des conversations passées exerce un tel bienfait c'est que la joie fondamentale était forcément déjà là, colorant ce souvenir du charme exquis de la gratitude. On ramène trop souvent Epicure à quelque calcul épicier des plaisirs, mais il y a cela, plus fondamental, qui fait à Epicure saluer la vie en dépit de la douleur. 

Il y a dans Hume une étrange confession qui me fait trouver sympathique cet Ecossais un peu fruste, lorsqu'il déclare quitter avec soulagement ses chères études, qui lui brouillent la cervelle et le plongent dans de pénibles incertitudes sceptiques, et que, respirant à l'air libre, allant jouer au tric-triac, se mêlant aux conversations mondaines, où il savait briller mieux que quiconque, lui revenir peu à peu l'insouciance, et je ne sais quel ineffable plaisir d'exister. Cet aveu singulier mérite que l'on s'y arrête. Quelle que soit notre perspicacité, notre finesse et la subtilité de nos pensers il est un quelque chose qui se dérobe et nous sollicite à revenir à la simple et précieuse évidence de l'existence. Vient un moment où il faut renoncer à comprendre, et se jeter à l'eau. Mais tous les pratiquants de la relaxation ou de la méditation savent d'expérience que l'eau est l'élément d'accueil, la grande mère universelle, au plus près du Tao, et qui lui emprunte les inépuisables vertus de la sérénité.

 

 

 

(2)

 

 

 

"D'abord être" - First being - écrit Winnicott. Après vient l'adaptation, la socialisation et le reste. Mais ce qui compte avant tout, et détermine le reste, c'est le sentiment d'existence, cette base d'évidence subjective et intersubjective qui fonde le jeune "être" dans le devenir et la créativité.

"Notre théorie présuppose que vivre créativement témoigne d'une bonne santé et que la soumission constitue, elle, une mauvaise base de l'existence" (Winnicott : Jeu et réalité, p 128). La santé, à la fois physique et psychique, s'exprime naturellement dans la faculté créatrice. Encore ne faut-il pas s'hypnotiser sur les créations artistiques, lesquelles sont plutôt exceptionnelles et ne sauraient passer pour les seules manifestations légitimes. Etre créatif c'est se sentir exister et pouvoir exprimer cette créativité dans le cours ordinaire de la vie : jouer, créer, rêver, se mettre en relation, dire, désirer, aimer.

"Se sentir réel c'est plus qu'exister, c'est trouver un mode d'exister soi-même, pour se relier aux objets en tant que soi-même, et pour avoir un soi où se réfugier afin de se détendre" (p 213).

Voilà quelques éléments essentiels pour établir une base solide, un authentique sentiment d'existence et de réalité.

 

 

 8 Méditation sur l'Aïon

 

 

 

Méditer l'Aïon, c'est retrouver en soi la sensation physique de l'éternité, loin du temps des hommes, de la société et des performances. Je viens de passer une journée à parler, m'agiter, répondre au téléphone. Je me retire, seul. Je fais quelques exercices d'assouplissement et d'étirements, je rétablis la profonde respiration ventrale. Me voilà prêt. Je m'assois en commodité sur mon zafu. Je prends la posture, et lentement je me laisse descendre "comme une pierre au fond d'un lac". La respiration est calme, profonde, je cesse de penser à moi même, je quitte progressivement le Démon Chronos, Maître du Temps, pour glisser par degrés dans l'infini de l'éternité. Je me dissous. Je deviens terre, océan, montagne, puis nuage, amas de nuages, constellation, galaxie et je perds la notion même du temps, et ma propre existence me semble un songe cosmique. L'indifférence à la vie et à la mort me devient sensible, au moins pour un temps. Car le temps n' a pas disparu, mais c'est mon rapport au temps qui a changé. Que de choses sans importance qui nous motivent à désirer, vouloir, souffrir, pâtir, et jusqu'au meurtre quelquefois! Ataraxie : absence de troubles de l'âme. Paix et sérénité. Même la philosophie, cette auxiliaire de l'intellect, ne peut me donner un calme si profond  !

Mais il faut bien revenir de notre voyage. Nous savons que l' ataraxie est possible, accessible. nous essaierons d'en étirer la durée, et surtout d'en nourrir notre perception du Chronos et de la vie ordinaire. Certes nous naissons, nous souffrons et nous mourons. Mais d'une certaine manière l'existence est à la fois bien réelle - la souffrance est réelle, oh combien! - et parfaitement non-existante dans la continuité, l'impermanence et l'éternité de l' Aïon.

 

 

 

9 KAIROS

 

 

Anaxarque dit le "Bienheureux", philosophe atypique disciple de Démocrite, suivit Alexandre en Asie où il fut rejoint par Pyrrhon d'Elis. Nos deux compères firent avec le jeune roi de Macédoine toute la campagne de conquêtes, jusqu'au retour d'Alexandre à Babylone, où il mourut des suites de la fièvre. Anaxarque se signalait par ses conduites fantasques et ses propos insolites, qui amusaient le roi et faisaient la joie de Pyrrhon. On ne sait si Anaxarque avait une philosophie bien établie. Il professait une sorte de scepticisme démocritéen, assaisonné de considérations pratiques sur la vertu éminente du Kairos, dont Alexandre était en quelque sorte la représentation parfaite. "Vivre selon la nature" certes, mais avec l'intelligence supplémentaire du Kairos, telles semblent avoir été ses idées maîtresses.

Le Kairos, c'est l'occasion favorable, le moment opportun. Nul ne peut théoriser le kairos comme on ferait d'une chose quelconque de la nature. Le kairos n'est pas une chose, ni une situation, ni une manière d'être. C'est un rapport pour ainsi dire miraculeux qui se produit selon l'ordre imprévisible de la nature, entre un sujet et un état de choses éphémère, prompt à se dissoudre, et qui peut ne jamais revenir. Tout est dans la promptitude et l' efficacité de la réponse à l'offre inédite et gratuite des rapports en présence. Le kairos est de l'ordre de l'instant, bref, ailé comme l'instant, incertain, aléatoire, possible mais non nécessaire a priori, surgissant d'un coup dans le champ de la réalité, fugace comme un rayon de soleil entre de gros nuages noirs. Jeu de lumière, si l'on veut, où les choses se manifestent inopinément selon une disposition éminemment favorable, qui appelle une réponse immédiate et adaptée. Le kairios est de l'ordre de la grâce, mais une grâce toute profane, sans transcendance ni finalité, d'une actualité immédiate, féline, soudaine, fragile et évanescente.

Le kairos existe pour qui n'a du temps aucune vision cumulative : le kairos n'est pas le fruit d'une addition, où les instants successifs s'aligneraient les uns derrière les autres pour faire une série et dont le terme serait le coup gagnant. On ne saurait programmer, prévoir, ajouter, cumuler le tout pour obtenir une somme : tout se joue en un coup. Avant le coup c'est le temps linéaire quelconque, après c'est le temps linéaire quelconque. Quelque chose comme une irruption fabuleuse a fait irruption, a coupé le temps en deux. Le kairos échappe à toute arithmétique, à tout calcul capitalistique, financier ou bancaire : cela arrive ou cela n'arrive pas. Et quand cela arrive, il faut sauter, comme le tigre. Dans le même ordre d'idée certains bouddhistes disaient qu'il est vain d'accumuler les mérites, et dans cette vie, et dans l'autre. Inutile de prier, mendier, méditer, faire des dons et autres actes méritoires. Cela ne fait pas avancer d'un pas vers la libération. Celle-ci surgit comme l'éclair, ou ne surgit pas. Le kaïros, qui se situe forcément dans le temps actuel, dans l'instant présent, échappe paradoxalement à la successivité. Il est le "feu du ciel".

Instant hors-temps!

La marine perse, immense comme la mer elle-même, poursuit les vaisseaux athéniens dispersés autour de Salamine. Plus légers, plus maniables, les navires grecs s'engouffrent dans les étroites gorges des îles où ils semblent disparaître comme une volée de moineaux. Les Perses s'élancent à leur poursuite. Mais, encombrés de leur nombre et de leur poids, ils manoeuvrent si maladroitement que les Grecs n'ont plus qu'à s'élancer comme des torpilles pour les couler jusqu'au dernier. Kairos de Thémistocle, le Stratège libérateur.

Kairos du poète : quelques mots sans suite, absurdes et magnifiques chantonnent dans ma tête. Par paresse, par ignorance, par dédain, je pourrais les ignorer, les repousser dans l'oubli. Ou alors les considérer comme un don des dieux ! Personne n'aurait jamais eu l'idée d'adjoindre de tels vocables les uns aux autres, abscons, insolites, absurdes même, ou inintelligibles. Cela "ne veut rien dire", d'ailleurs "cela" ne veut rien. C'est apparu comme cela, sans prévenir, sans intention, sans méthode, et c'est miraculeux. Si j'avais cherché jamais je ne serais parvenu à ce résultat. C'est comme un rêve nocturne, incongru, bizarre, magnifique comme un rêve nocturne. D'où cela vient-il ? Je l'ignore, et c'est tant mieux ! Ne pas corrompre les sources avec nos intelligences ! Prenons ce que le dieu nous donne, et baillons merci!

"Fortune nous les donne, fortune nous les enlève". Le kairos c'est l'amour inconditionnel de la Fortune. 

Gratuité donc, et grâce, et gratitude. Relisons notre Epicure : le sage ne se plaint pas de la destinée, il a compris que chaque instant, s'il est vécu dans l'amplitude maximale de la conscience, nous donne la totalité de ce qui est accessible. La durée n'y ajoute rien, ni l'immortalité. Dans l'instant, tout au contraire, toute l'éternité!

Comme nous voilà loin de notre misérable conception moderne du temps, ce temps du travail productif, de la capitalisation, de la mobilisation infinie! Un temps qui n'ajoute rien au temps, quelle splendeur! 

 

 

 

 10 Aïon, Chronos, Kairos

 

                      

 

Voici la grande triade du temps. De toujours règne l'Aion sur la terre, toutes les terres, proches, lointaines, habitées, inhabitées. Il règne sur les océans, les avalanches de nuages, les astres innombrables, les insectes, les dieux et les hommes, sur toute vie et non-vie dans l'univers immense. Il est le temps incalculable de l'éternité ; il est ce qui n' a jamais commencé et qui jamais ne finira. Il est le Tout qui contient tout. Il est comme un enfant qui joue au tric-trac : royauté d'un enfant. Tantôt édifiant un monde dans l'espace immense, et tantôt le renversant comme un château de sable. Il n'a ni but ni projet : il est, et tout en étant, il ne cesse d'apparaître et de se dissoudre, de commencer et de finir dans l'orbe impensable du Grand Sphaïros. Dans l'absolue impermanence de toutes les choses singulières, qui ne font que passer, lui seul est le permanent de cette impermanence, non séparable d'elle :  Apeiron, l'illimité lui-même dans son éternel déploiement. 

L'antique philosophie exprimait cette certitude-là, avec piété, reconnaissance et gratitude. Voyez comment Epicure se passait de l'assistance des dieux de la cité, puisque dans l'Aion il voyait, que dis-je, il sentait la source absolue, la certitude inébranlable de l'existence. L'Aion c'est la nature elle-même selon l'ordre du temps.

Dans sa méditation, qu'il soit taoïste, bouddhiste, épicurien ou pyrrhonien, le sage se retire du monde de Chronos et de ses pompes pour retrouver en lui-même la présence de l'Aïon. Alors, dans un kaïros éblouissant, il réconcilie les mondes. Le temps de sa méditation il "s'ébat à l'origine des choses", il retrouve le fondement absolu et s'y fond comme une goutte dans la mer. Il sait bien que Chronos, hélas, le reprendra à la sortie de son voyage!