CHAPITRE 25 :  ECRIRE

 

 

 

1 : Ecrire, et du Vent et du DaImon

2 : Du Plaisir d'écrire

3 : De la Lecture

4 : De l' Ecriture et de la Faille

 

 

 

1 Ecrire, et du vent et du Daïmon

 

Il faut, pour écrire, des conditions très particulières : un retrait relatif, la solitude assumée, l'indépendance sociale, la liberté intérieure, une certaine condition physique, de la disponibilité et de l'agilité mentales, et surtout un vif désir de s'engager en avant, dans les terres obscures de l'inconnu et de l'incertain, avec le risque joyeux de l'échec ou de la découverte. Tout cela m'a cruellement fait défaut ces dernières semaines, où, dans la grande misère du corps, j'ai expérimenté en parallèle les affres de la décomposition psychique. Un tel néant d'impressions, de sensations, de pensées est à peine concevable. Et je crois bien que j'aimerais mieux être mort que de vivre ainsi, si d'aventure on m'annonçait que je serais réduit, pour l'avenir, à un tel état de nullité. Non que je souffrisse de quelque tumeur maligne ou de cancer, loin de là, mais l'atonie, l'épuisement, la langueur me sont insupportables, et me dégoûtent totalement de l'existence. Vivre ne suffit pas, et il me semble que de se résoudre à mener la vie d'un cloporte est la pire des abjections. Non, il y faut tout autre chose, de fortes impressions, des émotions vives et changeantes, des tensions, des idées excitantes et neuves, de la volonté, du risque, de l'incertitude et plus que tout cette extraordinaire volupté de la pensée créatrice, qui s'exprime si vivement dans la conversation et l'écriture philosophiques. Privez-moi de cela et pour de bon je régresse à l'état de cloporte.

C'est clair : le vivre ne vaut que de soutenir et de rendre possible, infiniment désirable, l'existence. C'était bien l'avis de Bouddha qui estimait l'existence humaine infiniment précieuse, et supérieure en droit et en fait à celle même des dieux!

Ecrire est pour moi bien plus qu'un loisir - au sens moderne et vulgaire - plutôt une "scholè", un exercice souverain de la liberté. C'est le moment exquis de l'incertitude maximale. C'est la nécessité intérieure, c'est la tension pulsionnelle, risquante et féconde, qui me précipite sur mon clavier, et quant à savoir ce que je vais formuler, je n'en sais à peu près rien, j'ai un début de phrase qui se forme, et puis cela vient, cela coule comme du bon lait, et je vais, cahin caha, de mot en mot, de phrase en phrase, et je me laisse guider par mon daïmon, je m'abandonne à sa voix souveraine, et ma foi, s'il me lâche je m'arrête à mon tour, je laisse venir, et si rien ne vient tant pis. Demain, il sera bien temps de reprendre, si le daïmon me reprend. N'en tirez pas la conclusion fallacieuse que je ne sais pas ce que j'écris, et qu'une inconscience obtuse me serve de guide, nullement, je suis parfaitement éveillé et attentif à mon texte, mais c'est un étrange, un incompréhensible accord entre le daïmon et moi qui est à l'oeuvre. Et si je suis seul, réduit à mes propres forces, je ne ferai rien de bon, cela ne sera que farcissure intellectuelle, sans force ni vérité. L'inspiration c'est ce mouvement venu des profondeurs qui porte l'intellect, le féconde et lui imprime le caractère de la nécessité. Hors de quoi l'écrivain se rabat sur l'écrivant, pauvre scribouillard sans âme.

Ecrire c'est s'engager dans un processus de découverte : non pas rendre compte de quelque chose de connu, de déjà élaboré qu'il suffirait de mettre en forme. C'est là le tavail de l'écrivant qui fait un rapport ou rédige une thèse mûrement réfléchie. C'est là un travail de seconde main, une sorte de réitération secondaire, comme sont la plupart des textes philosophiques. Tout à l'inverse voyez comment écrit Montaigne, ou Nietzsche. On y sent le frémissement de la recherche, l'hésitation, la rectification, le retour et la reprise, et de brusques élans, des tourbillons soudains, imprévisibles, et qui emportent tout. L'homme, à chaque ligne, nous saisit, nous interpelle, comme si nous pensions avec lui, dans une proximité physique admirable. Ils sont nos contemporains, ils sont nos amis. C'est bien ainsi que j'aimerais écrire, que le lecteur soit l'ami de la pensée qui se fait.

Ecrire n'a pas de véritable objet, en tout cas pas d'objet préfabriqué, qu'il suffirait de peaufiner et d'offrir en pâture au public. En toute rigueur on n'écrit pas quelque chose, un texte, une thèse, une opinion, ni même un livre ou un article. On se lance dans une aventure, on ouvre un champ de forces, un champ de mines, on chemine, on baguenaude, on vaticine, on explore, on creuse, on évite parfois, on fait des tours et des détours, on tourne autour - ce qui s'appelle "chercher" - on avance sous le vent, on hésite, on batifole, et puis on se demande où le vent nous a mené, dans quelle région étrange peuplée de monstres ou d'anges exterminateurs, de nains pervers ou de déités tropicales! Ecrire c'est agir une tension interne, une pro-tension, une tentative, une tentation, une attention à ce qui surgit, et murmure, et parle quelquefois le langage des monstres et des dieux. Aussi est-il absolument impossible de prévoir, de savoir où va, où mène le vent. Le vent va, et nous allons de même. Que vive le vent !

D'aucuns veulent que le vent soit la forme sensible de l'Esprit, je me contente, quant à moi, d'un vent qui n'est que vent. Que voulez de plus ? Le vent porte les navires au loin, sur le vaste océan, entre mer et ciel, dans l'entre-deux trouble et salutaire qui est notre destinée de mortels.

 

              " Le vent du nord-est souffle

               Le plus cher entre tous

               Car il annonce l'esprit de feu

               Et promet bon voyage aux navigateurs" (Hölderlin, Souvenir)

 

 

 

2 Du Plaisir d'écrire

 

 

Il ne faut faire profession de rien. Moi-même j’ai été professeur, mais je ne me flatte en rien d’être un professionnel. Je suis, en sport, en littérature, lecture et écriture, un simple amateur, et dans la philosophie même, considérant ma faiblesse en toutes choses, et mon indécrottable paresse. Non que je ne puisse faire effort à l’occasion, mais à la durée je ne vaux rien. Après quelques pages mon livre me tombe des mains, mon esprit s’égare et s’en va battre la campagne. De même pour mon écriture qui ne vaut que dans l’instantanéité, dans la flamme d’une soudaine et brûlante inspiration, et qui retombe bien vite, après quelques saillies, feu de paille vite éteint. Etudiant, j’étais pusillanime, je ne pouvais consacrer que de rares et rapides heures à l’étude, vite lassé de la spéculation, des raisons et des raisonnements. Aussi ne pus-je guère briguer les concours, et les premières places moins encore. C’est miracle si je parvins à décrocher le titre qui m’assura l’existence matérielle et la sécurité d’un poste reconnu. Mais il faut dire à ma décharge que je pris l’enseignement fort à cœur, que je me souciai très loyalement de mes élèves, et que je fis ce qui était en mon pouvoir pour rendre mon enseignement vivant, accessible et stimulant. Et j’y réussis plutôt bien. Mes faiblesses, paradoxalement, étaient des forces : j’apprenais en enseignant, je découvrais l’intérêt de matières qui me rebutaient jusque là, dans le souci de les rendre digestes et compréhensibles.  D’année en année je pris plaisir à la philosophie, et je finis par y confondre le meilleur de ma vie.

Aujourd’hui que j’ai tout loisir de chatouiller les Muses, jouissant d’un temps qui est tout à moi, je me livre enfin à ma véritable passion, qui est d’écrire. Cette passion, longtemps contrariée par la nécessité d’assurer ma subsistance et celle des miens, et aussi, il faut le dire honnêtement, par mon indisponibilité chronique à l’effort – je ne puis quant à moi mener deux existences de front, et me dédoubler en auteur et en enseignant de métier – cette passion d’écrire me jette tous les matins à ma table de travail, et, je ne sais ni comment  ni pourquoi, m’inspire presque chaque jour quelque nouvelle idée que je vais mettre à l’essai, tenter, tester, taster, éprouver, expérimenter comme ferait un entomologiste ou un chimiste, la soumettant à la question, la retournant en tous sens, la pétrissant comme du pain, pour la mettre en ordre, en forme, prenant un plaisir infini à cette opération de débrouillage, de démêlage, de pétrissage, jouissant enfin de la forme faite, et tout prête à la lecture ! Je me réjouis d’autant d’imaginer, avec quelque naïveté, mais avec une gourmandise de gourmet, le plaisir qu’en retirera, je l’espère, le lecteur. Tout auteur a la candeur de se croire indispensable, et cette heureuse illusion contribue puissamment au plaisir de créer, aussi n’en faut–il point rougir !

"Mais pourquoi écrivez-vous ?" - Mais je n’écris pas « pour », ni pour le lecteur ni pour moi, ce « pour » est la mort du plaisir, car enfin écrire ce n’est pas travailler, ce n’est pas produire pour être utile. J’écris "parce que" - parce qu’une force irrépressible, une puissance interne sans motif ni raison me pousse en avant, dont je ne veux rien savoir, dont j’ignore aussi bien la cause que la motivation, et qu’il faut soigneusement laisser dans cette heureuse ignorance. C’est ainsi, c’est mon daïmon, c’est ma part secrète, divine si l’on veut, c’est la nature en moi, souveraine et irrépressible. C’est de la sorte que s’exprime la puissance intérieure, qui a nom désir.

Quelques-uns me demandent parfois pourquoi je parle si volontiers d’Héraclite, d’Epicure et des autres. Mais ils sont de longtemps mes compagnons de route, de longtemps je les médite, mieux je les incorpore à ma vie. Je ne puis les détacher de moi, comme je ne pourrais vivre sans estomac. Je ne les étudie nullement pour la montre, pour l’éducation ou le faire-valoir. Je les étudie, je les pratique, je les malaxe en tous sens comme je fais de mes propres idées, et souvent je ne sais plus ce qui est d’eux et ce qui est de moi. Et cela n’a aucune importance puisque je ne fais pas œuvre savante ou universitaire, que je cherche tout bonnement et benoîtement à me dire tel que je me fais et tel que je deviens. Je n’ai jamais su faire autrement, et je comprends mieux, à cette aune, pourquoi je fus si médiocre étudiant. Je n’aime les auteurs que dans juste proportion où ils me révèlent à moi-même. Et certains d’entre eux me sont si familiers, si chers, si intimes, si amis, que je finis par les confondre à ma peau, à ma chair, à mon intimité la plus intime. Au vrai je ne sais plus qui est qui, et c’est la chair même de la pensée que je construis ici mot à mot, page à page, selon une logique très spéciale, indifférente aux canons ordinaires de la pensée.

Peu me chaut de faire oeuvre durable ou originale. Ma seule motivation, et elle est ma vie même, c’est cet incompréhensible plaisir de la création. C’est là le premier et le plus grand de tous les biens.

 

 

 

3 De la Lecture

 

 

Que de livres ! Et dans cet amas, que choisir ? Essayez l'expérience suivante : avant de vous expédier en solitaire sur une île déserte pour une durée indéterminée on vous accorde le droit d'emporter dix livres. Lesquels choisirez-vous ? C'est déjà très difficile si vous aimez lire! Passons à cinq. Cela relève de la torture ! Et puis, un seul ! Là c'est franchement l'horreur.

J'y ai réfléchi quelquefois et je balançais entre "Les Trois Mousquetaires" et "Les Essais" de Montaigne. Finalement, comme choisir c'est éliminer, je me décidais pour les "Essais", philosophie oblige. Et puis dans les Essais vous avez à peu près tout ce qui s'est pensé et se pense de l'Antiquité à nos jours. Et mes chers Hellènes, je les aurais indéfiniment sous la main, tous cités, commentés, explorés, auscultés et exhibés par cet excellent Michel, avec en prime ses propres ratiocinations, si légères, virevoltantes, si fécondes !

J'aimais énormément la lecture dans ma jeunesse. En quelques dix ans j'ai dévoré une quantité impressionnante de romans. J'ai beaucoup pratiqué les poètes. Schopenhauer, dans ma dix-septième année, fut une révélation. Et puis encore des romans. Surtout policiers et psychologiques. Après ce fut la découverte de la psychanalyse, en laquelle je peux me flatter d'avoir une solide connaissance, et une longue pratique. Et depuis, presque plus rien.

Lire me devient pénible. Comme j'ai moins d'énergie il me faut souvent choisir entre lire et écrire. Le choix s'impose de lui-même. 

Que le lecteur me pardonne. Mais à tenter de lire malgré ma fatigue j'éprouve souvent le sentiment de déjà-lu, déjà connu. Peu de livres me font réagir aujourd'hui. Et à dire vrai je somnole plus que je ne lis. Je picore çà et là quelque passage, espérant, sans trop y croire, pêcher quelque poisson insolite. Mais les poissons se font rares. Le lecteur criera à la prétention, à la suffisance, ou à quelque déformation mentale. Il n'en est rien. La raison en est plus subtile : les vérités fondamentales, une fois bien cernées et intégrées, vous détournent du bruit et des gesticulations livresques, des fantaisies sans contenu existentiel, des parades narcissiques et autres pitreries sans consistance. A moins qu'elles ne soient savoureuses, goûteuses, douces au palais, stimulantes et roboratives. Le poème, de ce point de vue, est la quintessence de l'art d'écrire. Pas un mot de trop, aucune description, aucune lenteur ni lourdeur, mais le trait vif et fin qui esquisse, comme le haïku ou le tanka, un univers jailli du cri d'une chouette. A cet égard les poètes orientaux sont indépassables.

Les romans m'ennuient presque toujours. Je referme le livre au bout d'une demie heure, et le lendemain je ne me souviens plus de l'intrigue, ni des personnages. Autant s'arrêter. Peut-être que la connaissance dévalue et déprécie l'imagination. Je prèfère encore voir un film. Cela prend peu de temps, et si on oublie tout à mesure cela n'a guère d'importance. Ce qui compte c'est l'impression, l'intuition fondamentale. De ce point de vue je ne suis ni un esthète ni un liseur, ni un cinéphile. Je n'ai pas de vraie culture dans ces domaines. Je papillonne et je me plais ainsi. Libre de suspendre, de surseoir, de reprendre, ou d'oublier. Qu'importe le savoir. Une oeuvre est un levier, ou n'est rien du tout.

Je me résous progressivement à mon incurie. Je ne me suis que trop forcé dans l'exercice, par ailleurs assez stimulant, de mon ancienne profession. Il me devient de plus en plus doux de laisser flotter mon intelligence au fil de l'impression sensible, sans trop chercher à comprendre, et surtout sans vouloir retenir quoi que ce soit. Les idées et les sensations défilent dans un cerveau fatigué, et en défilant de la sorte, en s'esbaudissant et folâtrant, elles rafraîchissent progressivement mes neurones, décrassent mes souvenirs, apurent mes émotions et me donnent une satisfaction facile, douce et bienfaisante. 

Certains médisants traitaient Epicure d'inculte. Mais cet inculte-là avait étudié tous les philosophes de son temps, s'en était imprégné, puis dégagé pour créer sa propre philosophie. De plus il a écrit quelques trois cent ouvrages, régalé ses disciples de son immense expérience et fécondé des siècles de recherche. De cette inculture-là j'aimerais bien me rendre digne!

 

 

4  De l'Ecriture et de la Faille

 

 

 

Ecrire, mon allégresse quasi quotidienne. A croire que le contenu importe moins que l'acte, et qu'il se trouvera toujours quelqu'objet, quelque impression et pensée pour soutenir ce projet, fort vain au demeurant, qui ne consiste en somme qu'à noircir du papier. Mais après tout les peintres font bien de même, en y ajoutant des couleurs et des fioritures. Je dessine à ma manière, découpe des formes, les recompose, les fais briller d'un nouveau lustre, et m'y complais tant que le plaisir m'anime et me suscite. Ne me demandez pas à quoi peut bien servir pareille manie, je répondrai que je n'en sais rien, et que je ne veux rien en savoir. Nul ne se demande sérieusement à quoi il sert de respirer : il respire d'autant mieux qu'il n'y pense pas. Disons qu'il en va de même de l'acte d'écrire, autosuffisant, et qui possède en soi sa propre nécessité et finalité. J'écris comme je respire, et quand je n'écris pas j'écris encore, parfois en me promenant, en méditant, en rêvant, et les mots et les phrases se placent de soi dans un ordre mental nécessaire, si bien que le moment venu, devant ma table de travail, le menu est déjà fait, la matière déjà ordonnée, il ne reste plus qu'à écouter la voix intérieure et à laisser courir. D'autres fois, et surtout ces temps-ci, la machine se grippe, le débit se ralentit ou s'interrompt, et me voilà tout penaud devant ma machine, irrésolu et maussade, mais décidé malgré tout à convoquer l'inspiration qui renâcle. Alors j'attends, je vaticine, je rêve les yeux ouverts, je me pose, jamais je ne force, ayant compris de longtemps que le conscient seul, livré à lui-même, est stérile, plat et répétitif, et que c'est la voix profonde qu'il faut écouter, suivre et cultiver. Encore que l'on n'y puisse pas grand chose : quand elle se tait elle se tait, rétive comme une pucelle. J'écris par désir, non par obligation, et cela suffit à en faire une oeuvre, quelle qu'en soit par ailleurs la teneur et la valeur.

Et quand j'ai fini d'écrire, généralement au bout d'une heure ou deux, grand maximum, j'oublie très vite, je passe à autre chose, gambadant selon ma fantaisie, par bonds et sauts, d'un livre à un autre, incapable de me rasseoir longtemps sur une idée, vite lassé, virevoltant et voyageant, papillonnant et sautillant, toujours vif, allègre, épris de nouveauté, d'originalité, de vivacité. L'érudition n'est pas mon affaire, ni la méthode : ma méthode c'est de n'en avoir pas, aussi ne puis-je étudier sérieusement, approfondir, me dessécher et transir sur de longs traités savants. Ma vie s'y éteint, ma santé s'y ruine, mon intellect s'y assoupit, mon âme, loin de s'y pâmer, y dépérit. Je n' ai rien d'un universitaire, d'un docte - trop poète, trop enfantin et espiègle pour en goûter la savante langueur. Je m' y sens, quand je ne puis fuir la tàche, comme ces moines saisis d'acédie, moroses et mélancoliques dans la vaine attente d'un illumination.

J'ai remarqué que toutes les intuitions essentielles me furent données dans l'immédiateté : un instant, une impression fulgurante, une idée, un mot, comme la foudre dans une sentence d'Héraclite. "Nous sommes et nous ne sommes pas". Que dire de plus?

La philosophie a son charme, un tantinet suranné, comme chez ces vieilles dames un peu flétries qui conservent par devers elles quelque chose de leur ancienne splendeur : elles ne font pas rêver, si ce n'est au passé antérieur, inspirant plus de nostalgie que de désir. Je ne refuse pas de philosopher à l'occasion, mais avec circonspection, méfiant à l'égard de toute position affirmée, de toute thèse et doctrine, car cela me paraît trop facile, trop précipité, trop définitif. Il faut sauvegarder toujours une porte de sortie, ouvrir les fenêtres, laisser entrer le grand air, affluer la contradiction et la controverse. J'aime une pensée qui époumonne, qui réveille, qui dérange, qui bouscule, qui tarabuste, quitte à choquer parfois - cela ouvre une brèche, déplace les pions, brouille les positions. Rien n'est plus affligeant qu'un tiède consensus, mollesse et paresse de la pensée. Il en va de même de l'écriture : il y faut de la surprise, des déplacements, des ruptures. C'est dans la faille qu'est la vérité, non dans l'exposition d'un savoir.

Voilà une manière de renouer avec l'antique tradition sceptique, d'en renouveler le tranchant, d'affûter les armes d'une nécessaire subversion. Car de tous côtés, aujourd'hui, rôde le spectre d'un conformisme mou, fait de résignation et de bons sentiments, de dénégation et de mollesse. Ce qu'on appelle philosophie s'abâtardit jusqu'au méconnaissable. Nietzsche et Pyrrhon, où êtes-vous?

Le vrai philosopher, le philosopher en vérité se rencontre peut-être davantage chez les poètes et les artistes que chez les philosophes. Ce n'est pas un hasard. Le vieux drame de la philosophie, sa faiblesse constitutionnelle est de surévaluer la conscience et la raison. Rien d'étonnant, dès lors, qu'elle verse périodiquement dans un optimisme de pacotille.