CHAPITRE 27 : ESTHETIQUE et VOLUPTE

  

 

TABLE

1 La Naissance d'Aphrodite

2 Séduction

3 Les Jardins d'aphrodite

4 le Bocage fendu d'Aphrodite

5 Divine volupté

6 Esthétique épicurienne

7 Esthétique du Plaisir

8 Plaisir et santé

9 Du Beau

10 Eloge D'Epicure

 

 

 

 

 

 

1 La Naissance d'Aphrodite

 

 

 

Aphrodite vient de "aphros" l'écume. Et de fait, selon Hésiode, dans la Théogonie, Aphrodite est bien née de l'écume, ou mieux encore, du sperme blanc-écumeux de son père, selon une alchimie plutôt barbare qui peut nous laisser songeurs.

Lassée de l'interminable coït que lui impose Ouranos (Ciel), Gaîa (Terre) fomente une ruse macabre avec son fils, le divin Kronos, lui remet entre les mains "la serpe aux crocs durs" pour castrer le père, et jeter les testicules "dans la mer aux fortes vagues". Voici la suite : (Vers 190 à 206, avec une légère suppression)

   "La mer les transporta longtemps et une écume

   Blanche se répandit de cette chair immortelle.

   Une fille en naquit, et tout d'abord vers Cythère l'inspirée

   Elle vogua. Puis elle aborda à Chypre qu'entourent les flots.

   Elle sortit de l'eau, belle et pudique déesse, et l'herbe

   Poussait sous ses pieds délicats. On l'appelle Aphrodite

   Déesse de l'écume, Cythérée joliment couronnée.

   Aphrodite, chez les dieux et les hommes, née de l'écume.

   Eros fut son compagnon et le beau désir la suivit

   Dés sa naissance et quand elle monta chez les dieux.

   De toujours voici son lot, et chez les hommes

   Et les dieux immortels : les voix chuchotées

   Sourires et mensonges des filles, et la très douce

   Volupté, et les amours et les délices".

 

Aphrodite est fille de l'écume, par voie directe, sans passer par le ventre de la femme. Ecumeuse Aphrodite, et si belle, si fraîche, si "pudique" ! Et le gazon fleurit à son approche, et le printemps naît enfin de la sombre terre ! N'est-elle pas la joie des dieux immortels, et des hommes, ces mortels que guette l'implacable destin! "Volupté, amours, délices, mais aussi ruses, mensonges et faux sourires" sont le partage de la déesse, et de ses infatigables amants.

    Comment ne pas songer à la duplicité que Sappho attribue à la déesse, l'immortelle beauté et félicité, mais aussi la cruelle, fourbisseuse de ruses toujours nouvelles, et à ce diable d'Eros, dia-bolon et daïmon tout ensemble, son égrillard et facétieux compagnon de toujours ? Sappho ne se lassera pas de nous conter, tout en souffrant mille voluptés et mille morts, les heurs et malheurs de son coeur harcelé d'un désir sans cesse renaissant!

    Botticelli célébrera dans la splendeur absolue la naissance de Vénus, érigée, superbe et nue, dans une coquille marine. L'écume est en quelque sorte reléguée dans les profondeurs, et comment faire autrement au siècle de la souveraineté papale? Mais le symbolisme demeure intact. Et le visage gracieux et joliment nostalgique de cette Parthenos, et sa chevelure répandue ne cesseront jamais de hanter notre imaginaire. On peut préférer cette Aphrodite un peu mélancolique à Mona Lisa. Quant à moi je partage l'engouement de la jeune fille grecque, se mirant en rajustant  sa robe aux regards de son amant embué de plaisir, et se disant en toute innocence : "Je suis Aphrodite". Pour ses amantes, et pour elle-même possédée d'amour, Sappho devait se dire : ' "Tu es Aphrodite, je suis Aphrodite, nous nous aimons en Aphrodite !".

     Rêvons un peu. Dans le Jardin des Amis philosophes, mais des poètes tout aussi bien, pourquoi, au centre de la place ombragée de pommiers et de figuiers, sous le soleil d'Apollon, ne pas aménager un espace de joli gazon, avec autour quelques roses? Gageons que la déesse, invisible mais présente, et jouant dans la lumière, nous inspire de sublimes odes, et d'autres jeux encore qui ne sauraient se parfaire qu'à l'ombre des pommiers en fleur !

 

__________

PS : Quelques remarques : d'abord la filiation directement paternelle, et d'un père "primitif" pour parler comme Freud ! Plus encore, une origine explicitement spermatique, sans aucun mélange, ni participation d'une quelconque ovulation et nidification maternelles. Aphrodite est marquée du sceau indéniable du Phallus. Un phallus imaginaire, suis-je tenté de dire. Fille-phallus, mais déesse éminemment féminine dans son aspect, sa stature, sa forme, sa splendeur, son regard, et dans les séductions et les captations de sa conduite (ruses, sourires, mais aussi malignité et caprice de déssse, de "star" si l'on veut). Une longue lignée de figures féminines s'en suivra, de Lucrèce, Ronsard, Nerval jusqu'au cinéma moderne. Liaison quasi nécessaire du narcissisme et du phallus inconscient, et variation jungienne sur le thème de l'Anima, fantasmée par les hommes bien sûr, mais par les femmes tout aussi bien.

Autre point : le mythe désigne clairement l'origine marine de la sexualité. Ecume de la surface, mais aussi profondeurs insondables des abysses. On sait que le psychanalyste Ferenczi écrira une "Thalassa" (la mer) sur les origines phylogénétiques de la sexualité animale, et sur ses avatars dans l'humanité. Pour un Français la mer est immédiatement la mère. On peut donc penser aussi que la vraie mère d'Aphrodite soit cette "Thalassa" qui la porta quelque temps, mais en pure surface, selon un mécanisme typique de dénégation du féminin et du maternel. Rappelons en outre que Zeus concevra également des déesses en les extirpant de sa cuisse ("la cuisse de Jupiter") ou plus expéditivement encore de son crâne, comme Athéna !

Quoi qu'il en soit, Aphrodite symbolisera à jamais le désir, l'essence sexuelle du désir, conjugués à la Beauté, selon une nécessité logique indépassable.

Si, à en croire Lacan, "La Femme" n'existe pas, il ne fait aucun doute qu'Aphrodite existe, et qu'elle est l'Immortelle.

 

 

 

 

 2 Séduction

 

 

 

Aphrodite a décidé de connaître le désir et l'amour d'un mortel (Anchise). Elle se prépare au grand jeu de la séduction. Voici le texte des Hymnes homériques, attribué à Hésiode. (vers 56 à 74, Traduction de  Jean Louis Backès légèrement modifiée, Folio). Joli morceau d'anthologie païenne :

   "Un désir effroyable la saisit au plus profond

   Elle alla à Chypre, elle entra dans son temple où brûlent les parfums,

   A Paphos (elle y a un autel parfumé, un lieu fermé).

   Elle ferma les portes qui brillent et les Grâces la baignèrent

   La frottèrent d'une huile divine, l'huile des dieux immortels

   Huile douce, huile d'ambroisie, huile parfumée.

   Elle revêtit son corps de tous les beaux habits qu'il faut,

   Elle mit des parures d'or, l'Aphrodite au sourire,

   Et, délaissant Chypre la parfumée, elle vola vers Troie

   Passant à toute allure là-haut au milieu des nuages ».

 

 

 

3  Les Jardins d'Aphrodite

 

 

Origine marine. La sexualité appartient à l'élément eau. C'est du liquide : menstrues, alluvions spermatiques, humidité chaude, pluie d'été, coulures et parfums, arômes délicats ou insistants, moiteurs et fièvres, conjonction du liquide et de l'humide. Elle s'oppose à la terre d'une part, "fondement des choses de ce monde", et à l'air, au céleste, à l'Ether. En quelque sorte elle fait l'union entre les éléments, entre le sec et l'humide, le froid et le chaud, le terrestre et le céleste, l'obscur et le lumineux, le ciel et la terre. Elle unit ce qui est contraire, consacre d'étranges et improbables alliances, bref elle fait tourner le monde. Lucrèce en parlera dans son livre avec un flamboyant lyrisme : " Volupté des dieux et des hommes, génitrice universelle, toi qui peuples la mer aux mille nefs ...  "

La vie est issue de l'eau. Elle se nourrit de la terre, s'enflamme par l'incendie d'amour, et s'élève par instants jusqu'au ciel, et jusque chez les dieux, qui eux-mêmes, brûlent tantôt de passion amoureuse et perdent la raison. Comment ne serait-elle pas la déesse des amants et des poètes, ces perpétuels amoureux de la Beauté ?

"J'ai pris la Beauté sur mes genoux..." mais c'est là déjà une bien singulière familiarité pour un poète. La plupart du temps la Beauté est présentée comme lointaine, froide, inaccessible. Certains poètes, faut-il croire, parviennent à la séduire après avoir été eux-mêmes séduits dans leur fibre profonde. Aphrodite n'est pas Artémis. Elle succombe elle-même à l'amour qu'elle suscite, elle aussi peut brûler des flammes de la passion. Sensible au charme du jeune homme, elle oublie ses voeux et se consume dans l'incendie, avant de se reprendre et de se vêtir de pudeur.

Que l'on m'accorde le droit poétique de tout dire. Et comme Lucrèce de chanter les blandices de la déesse ; de célébrer le pouvoir divin de son visage d'aube, la douce lumière de son regard, enveloppante et chatoyante, la clarté céleste de son front enveloppé de boucles blondes, toute la prestance et l'élégance de son maintien, ses mains fines ouvertes pour accueillir ! Mon coeur s'élance vers elle, mais mon corps reste figé, paralysé par une incompréhensible angoisse.

Beaux jardins d'Aphrodite, accueillez moi sous vos ombrages ! J'aimerais avec elle parcourir les allées sous les platanes et les hêtres, entre les roses et les fuchsias. J'aimerais vaquer auprès des eaux dormantes, somnoler avec elle dans les mousses, converser, rêver, dire des vers, et des enfantillages, caresser ses cheveux, m'allonger chastement à ses côtés, recréer la sensation de l'éternité perdue !

Tes amants ont la joie de froisser ta robe, de dévêtir ton corps, de l'envelopper de leur fièvre, de t'arracher des cris de volupté. Quant à moi, je ne puis que chanter, que gémir et pleurer, tel Orphée aux sorties des Enfers, laissant à tout jamais derrière lui son Eurydice perdue !

Aphrodite, tu es ma déesse secrète, mon inspiratrice, ma soeur et mon épouse céleste. Et moi je serai ton poète, à jamais.

 

 

 

4  Le bocage fendu d'Aphrodite

 

 

 

La statuaire grecque représente très couramment l'homme dans sa nudité triomphante. Aucune gêne, aucune pudeur à montrer la totalité du corps, aucune complaisance morbide non plus. Le sexe est partie intégrante du corps, et ce corps est beau, tel qu'il est sorti de la créativité naturelle. Pour le Grec, et je souscris totalement à cette philosophie, nudité et beauté vont de pair, telles que la nature les a produites dans sa générosité illimitée. La statuaire grecque nous réconcilie avec le divin. On dira que c'est normal puisque l'homme nu est supposé donner une figure plastique et magnifiée du dieu : Apollon, Zeus, Arès et tous les autres. Mais cet argument est discutable. Je pense que le dieu n'est qu'une des figures possibles de la divinité : certaines sources ont des attributs divins, certaines plantes, certains lieux retirés, certains bocages sacrés. Le divin est partout, et c'est une conception étroite et iconolâtre que de l'enfermer dans la seule apparence de la sculpture officielle.

Mais alors, dira-t-on, pourquoi les femmes, et les déesses, sont-elles présentées vêtues de longues robes plissées qui dissimulent les courbes et les creux, enveloppées toutes entières dans le tissu précieux, ou à demi dévêtues, les seins généreusement offerts aux regards alors que le bas du corps est rarement exposé?  C'est le cas de la dite Vénus de Milo, entre mille autres. Chez nous on exhibe la femme et on cache le sexe de l'homme. Les Grecs font le contraire. Qui a raison, qui a tort ? On a même, suite aux fureurs intempestives de l'Eglise je suppose, décrété que le sexe masculin est partie honteuse, là où les Grecs n'avaient nulle gêne à marcher nus, à pratiquer nus dans les stades (le mot gymnastique vient du grec : gymnos = nu). Et les vases eux-mêmes montrent des guerriers nus s'escrimant contre les adversaires aussi dénudés qu'eux mêmes. "L'homme Grec est vêtu d'espace". Mais pas la femme.

Ne nous précipitons pas à dire que la honte s'attacherait au corps féminin. J'y vois plutôt une subtile politique du désir. L'homme n' a rien à cacher. Tout est imparablement visible, et dans l'acte sexuel même l'homme ne peut dissimuler ses éventuelles défaillances. Il en va tout autrement pour la femme. Le sexe est interne. A peine si l'on peut évoquer par l'imagination les replis, les recoins, les défilés subtils de ce qui paraît à première vue n'être qu'une fente à demi voilée par le joli bocage herbeux et parfumé d'Aphrodite. Le désir se nourrit de la rêverie, de l'approximation, de l'incertitude, de l'espoir et de la crainte, d'une douce ferveur mêlée de langueur, avant toute tentative d'approche. La femme sait faire attendre, susciter le fantasme, encourager et décourager, temporiser et favoriser. Le vrai plaisir n'est pas de contempler la femme nue, mais de la dévêtir lentement, langoureusement, libidinalement, avec d'infinies précautions, de tendres avances et embrassades, de subtiles caresses. Le temps est la grande puissance de la femme, son allié intemporel. A notre époque on va trop vite. C'est à peine si l'on prend  le temps de flatter du regard, de contempler longuement, d'anticiper dans de longues rêveries de volupté ce moment où, enfin, on va la  déshabiller pour de bon. Que nous enseigne le strip tease? Qu'il faut aller très lentement, déshabiller très lentement, jouer très lentement, et qu'il est parfaitement vain, voir indécent, d'exhiber le sexe - que d'ailleurs on laisse entrevoir sans l'exhiber de front ! Les Grecs avaient compris que l'art n'est pas l'obscénité, que l'érotisme  artiste n'est pas la pornographie, que le désir se cultive plus qu'il ne se satisfait.

A notre époque tout va à l'envers. La veulerie, l'obscénité, le mauvais goût, l'exhibitionnisme sont partout. On croit qu'il faut jouir, jouir et jouir encore. A n'importe quel prix. au détriment de n'importe qui. On confond désir et jouissance. Non qu'il ne faille pas jouir, ce serait absurde, mais pas n'importe comment. Le vrai érotisme se perd, et à ce régime on risque fort de ruiner le plaisir qui s'attache au fantasme non réalisé, ce moteur précieux entre tous de la vie psychique. Il n'est pas de création ni de culture supérieure sans éthique du désir. 

 

 

 

5  Divine Volupté

 

 

 

On sait que la dépression, quand elle est sévère, s'accompagne presque toujours d'une perte quasi totale de l'expérience du plaisir : dégoût alimentaire, sensations perpétuelles de douleurs erratiques dans le corps, intolérance au bruit, à la musique, au changement, au contact physique, à la promiscuité, retrait social allant jusqu'à la réclusion volontaire, inappétence sexuelle, voir impuissance ou frigidité. Les psychiatres appellent cela l'anhédonie, (hédonè, le plaisir), donc absence de plaisir. Pour la sexualité on parle plutôt d'anaphrodisie, absence des plaisirs d'Aphrodite. Les Latins honoraient Vénus, correspondante exacte d'Aphrodite. Le plaisir se dit : voluptas. Et Lucrèce, dès le premier vers de son grand poème, célèbre la " voluptas de Venus", et plus souvent la "diva voluptas", la divine volupté.

Nous voilà en présence de quatre termes qui font double série : Aphrodite et hédonè ; Venus et voluptas. Les Anciens n'avaient aucun scrupule à affirmer la divinité du plaisir sexuel. La fente d'Aphrodite n'est elle pas l'origine du monde des hommes et des dieux ? Cracher sur Aphrodite c'est salir la vie dans son essence même. Que nous voilà loin de cette triste religion chrétienne, contemptrice du corps et de ses pompes sataniques! La divinité n'appartient pas à quelque principe intelligible, lointain, hors du monde réel.. Elle est inscrite dans la créativité universelle. Beauté et sexualité sont ses manifestations immédiates et sacrées.

Le terme de plaisir me semble trop général pour ce que j'ai à dire. Je veux parler ici exclusivement du plaisir physique, pour lequel le terme de volupté me semble le plus adéquat. La volupté est affaire de peau, de contacts de peau. Epicure a raison de signaler que toute réalité physique se constitue pour nous dans le contact de la peau avec l'objet. Mais la peau est aussi bien interne qu'externe. Les lèvres, le palais, la gorge, les fosses nasales, les muqueuses de la bouche, la langue, tout cela c'est de la peau. Un gourmet, un oenologue comprendra sans peine ce que je veux dire. Et quand nous embrassons notre bien-aimée dans la bouche, que faisons-nous si ce n'est, de notre peau, caresser voluptueusement une autre peau, au point de ne plus bien savoir distinguer ces deux surfaces tactiles, qui semblent se fondre ensemble dans l'extrême du ravissement ? La volupté c'est le fruit délicieux et délicat de la stimulation tactile intensive d'un fragment de peau, interne ou externe.

A partir de là nous pouvons intégrer sans vergogne les apports de la première théorie freudienne, en l'élargissant. Freud décrit les diverses "zones érogènes" en les classant dans l'ordre chronologique d'apparition : en premier, le plaisir oral - plaisir de la bouche et du suçotement. Mais il faut y ajouter tout ce que nous avons dit de l'intérieur de la bouche, de la gorge, et descendre par degrés tous les étages du système digestif. Comme on dit parfois, : "ça fait du bien par où ça passe", désignant par là aussi bien  l'expérience du toucher interne et externe. Les alcooliques en savent quelque chose, et les fumeurs, et tous les accrocs de la zone érogène orale. Par la suite l'enfant développe une sensibilité anale et urétrale : à présent tout attouchement de ces nouvelles zones de contact produit excitation, plaisir ou dégoût. Puis viendra le clitoris et le pénis, plus tard le vagin. On pourrait croire que le corps se subdivise en deux : un corps de plaisir "érogène", de volupté donc - et un corps relativement insensible, instrumental, pour les activités courantes. Par exemple on ne considère pas souvent le dos comme un zone érogène. Les activités sociales, l'école, le travail vont fortement contribuer à détourner le corps originel de l'expérience de la volupté : il faut bien faire avec la réalité comme elle est, s'adapter ou périr. Cela dit, on en fait parfois un peu trop, en ruinant prématurément les sources de la volupté, comme lorsqu'on s'en prend violemment à la masturbation infantile, qui ne fait pourtant de tort à personne, et qui éveille aux émois futurs.

Il faut ajouter à tout cela les conceptions plus récentes sur la peau, dont j'ai moi-même parlé assez abondamment. Dès les premiers instants de sa vie le bébé est mis en contact avec un enveloppement tactile, phonique, affectif, sous les espèces des habits, des soins maternels, des paroles apaisantes ou irritées, des expériences très intimes à la fois internes et externes  - puisque à cet âge il est impossible de faire la différence, et qu'en toute rigueur l'enfant n' a pas encore de véritable peau psychique (ni même physique, malgré les dires de la biologie). "Le bébé n'existe pas" disait Winnicott, signalant par là que le bébé est d'emblée un être de relation et qu'on n'a jamais vu un bébé survivre tout seul. Les premières semaines et les premiers mois vont créer une peau, mais parfois cette peau reste trouée ou morcelée. Inutile de dire que l'essentiel du destin de l'enfant se joue dans ces toutes premières expériences, notamment la relation érotique qu'il aura, ou qu'il n'aura pas, avec son propre corps. C'est ici que se génère le pouvoir de volupté. Car il s'agit bien d'un pouvoir.

Comment retrouver un corps de plaisir, un accès à la divine et noble volupté quand, à la suite d'un traumatisme, d'un accident grave, d'un deuil interminable, d'une catastrophe d'amour, on a perdu jusqu'au goût de vivre ? Cela prend du temps. Il n'est pas question de plaisir - et encore moins de volupté - tant que la peau psychique ne s'est pas reconstituée, que le sujet n'a pas repris confiance en soi et en l'autre, tant que l'enfer l'habite, et ses démons et ses fantômes. C'est dire si un tuteur, un ami, un thérapeute sont ici indispensables. Le deuil doit être consommé, puis surmonté. Après cela, jour après jour, on retrouvera peut-être telle sensation de bien-être à voir se lever le soleil, à contempler le vol des oiseaux, à caresser un chat, à goûter une gourmandise, à savourer un verre de Bordeaux. Et bien plus tard, peut-être, retrouvera t-on le désir de courir la prétentaine, de suivre une jolie fille dans la rue, et d'oser quelques fantasmes coquins, avant de s'aviser qu'une femme n'est pas de marbre, et qu'elle peut, d'aventure, vous rendre votre timide sourire !

 

 

 

6  Esthétique épicurienne

 

 

 

"Pour moi, c'est assuré, je ne sais plus à quoi reconnaître le bien, si je mets de côté les plaisirs pris aux saveurs, et si je mets aussi de côté les plaisirs pris à l'amour, ceux pris au sons et ceux pris aux formes". Epicure : traité "Sur la fin". Et dans la lettre à Pythoclès : "Fuis toute espèce de culture, bienheureux, toutes voiles déployées".

Voilà qui est clair : saveurs, sons, formes, ce sont les données de la perception sensible. Plaisirs de l'amour, encore la perception sensible. On notera que la rencontre amoureuse ne se distingue pas vraiment de la rencontre sensorielle en général, dans les formes génériques du toucher, de l'ouïr, de l'olfaction. Mais c'est la saveur qu'il cite en premier. Ce qui pour nous, formé au latin par notre langue romane, fait tout particulièrement résonance. Saveur donne savoir, à partir du "sapere", goûter. "Sapere aude" : ose savoir. Mais d'abord, essentiellement, ose goûter. Le savoir s'origine de l'acte sensoriel, du contact physique, de la rencontre des corps. En quoi l'amour, comme érotisme naturel, se range très logiquement dans la catégorie très large des contacts sensibles. Délicieux paganisme hellénique ! Bienheureuse pratique d'Aphrodite, sans scrupule moral, sans faux-semblant ni culpabilité. On comprend la détestation tenace des dévots de toute farine à l'égard d'Epicure, non pour une célébration de la débauche qu'Epicure n'a jamais recommandée, mais pour cette tranquille, naïve, lumineuse célébration du corps physique, sans arrière-plan spiritualiste. 

La sensation est le vrai. Elle donne le vrai, et le vrai c'est le réel sensible en tant que tel. Et puis, et surtout, la sensation c'est le bien. "Je ne sais à quoi reconnaître le bien si je mets de côté...". Surtout n'allons pas chercher quelque bien moral, quelque devoir, ou obligation. Le bien c'est le bien-être, le plaisir. 

"Le plaisir est l'origine et la fin de la vie heureuse". Eudémonisme souriant, serein comme une matinée de grâce, quand se lève "l'aurore aux doigts de rose". Eudémonisme du jardin, entre le bavardage des fontaines, la brise indolente des bosquets. Eudémonisme de la conversation libre, à l'écart des folies meurtrières. Eudémonisme des amis, des hétaïres défroquées, des affranchis, des philosophes, en un mot!

Jamais sans doute l'a-moralisme n'a été célébré, et pratiqué, avec tant de joyeuseté, et de feinte naïveté! Et nous autres, aujourd'hui, qui croyons avoir raison sur tout et sur tous, nous nous échinons en vain, et perdons chaque jour ce que nous croyons gagner. Nos pitoyables efforts pour retrouver une saine et vigoureuse jouissance du corps, s'emmêle et se pourrit dans le culte de l'image - là où, chez Epicure, jamais il n'est question d'image, mais de contact, de toucher, de chair à chair !  Aucun narcissisme chez Epicure, aucun souci de parure, de vêture, de fanfreluches, de chirurgie correctrice, de régime et autre farcissures, mais "le plaisir naturel et nécessaire", et parfois le non-nécessaire, comme la beauté des corps, la poésie, la grâce, qui est gratitude.

Quant à nous, plus nous nous cherchons, plus nous nous perdons, parce que nous sommes fondamentalement dans l'erreur, qui est de miser sur la représentation (société du spectacle) plutôt que sur le réel sensible. Il faut reprendre les choses à la racine, se dépouiller d'abord des vêtures et postures, si l'on espère un jour découvrir le réel sensitif. Tout cela est si évident qu'il me semble presque  indécent de l'écrire!

Esthétique donc, au sens premier du mot : théorie et pratique de la sensation. Physiologie, psychologie, éthique. D'où cette phrase provocante sur la culture : "Fuis toute espèce de culture, bienheureux, toutes voiles déployées!". Je devine un rire démocritéen derrière cette phrase, piège à malices pour apprentis philosophes. Que cette a-culture nous semble rafraîchissante, subtil principe de sélection, renversement ironique de la fameuse inscription platonicienne : "que nul n'entre ici s'il n'est géomètre"!

Que nul n'entre ici s'il n' a pas de corps!

 

 

 

7 Esthétique du Plaisir

 

 

La grande erreur est d'imaginer un accroissement infini : on ne parvient jamais au terme, on se lamente, on gémit contre l'ingratitude de la nature, on cultive le ressentiment. La grande sagesse des Grecs s'exprimait dans le "ou mallon" : pas plus, car une fois atteinte, la perfection ne peut souffrir d'aménagement sans se corrompre. Il en va de même du plaisir. Quand la fin de la nature est atteinte, il est vain de chercher plaisir plus intense : "le plaisir dans la chair ne peut s'accroître une fois supprimée la douleur du besoin, il peut seulement varier" (Maxime Capitale, XVIII). Epicure revient souvent sur la notion de "telos", à entendre comme accomplissement : la fin de la nature, si simple et si facile, est le plaisir résultant de la suppression de la douleur, état infiniment positif, plein et parfait, exprimant la plénitude de la condition humaine, où le sujet "peut rivaliser avec Zeus en bonheur". 

Ou mallon : il n' y a rien au-delà, si ce n'est l'espoir insensé, la chimère, la rêverie nourrie d'opinions creuses, et conséquemment l'inquiétude et l'ingratitude. L'insensé n'en aura jamais assez, imaginant des paradis à venir où s'abreuve l'insatisfaction chronique. C'est le tableau affligeant du monde contemporain, et sans doute de tous les mondes passés et à venir : anthropologie critique de l'insatisfaction humaine. Telos c'est le but, c'est aussi la limite, car l'accomplissement fait limite, du moins pour une tête bien faite.

La formule de notre époque pourrait être : toujours plus, ou encore : trop, c'est trop peu. Encore - plus de jouir, en corps, et en esprit! "Il doit exister quelque part un pays où la jouissance est illimitée, îles bienheureuses baignées d'un éternel soleil, peuplé de vahinés lascives, infiniment disponibles, chatoyantes et caressantes, lupanars aphrodisiaques et tropicaux, où la chair est belle, heureuse, où le temps n'existe plus,  ni la règle, ni les infâmes limitations qui nous emprisonnent". Et chacun y va de son délire intime, qui de sa nostalgie incurable, qui du désir d'infini, qui des dieux ou des anges, "enfer ou paradis qu'importe", comme disait le poète.

La limite atteinte, le plaisir ne peut que varier : poikillein, "représenter avec variété de couleurs, orner, broder, varier, diversifier". C'est déjà beaucoup. L'art substitue à la simple nature le jeu du raffinement, la diversité de formes et de couleurs. Esthétique de la pulsion : faire le tour, diversifier les points de vue et les approches, jamais de gloutonnerie ni de précipitation, humer, taster, gouster, vivre ce kaïros de la rencontre opportune, prendre le temps. J'imagine bien Epicure écrivant à Métrodore : "rapporte moi, mon ami, un de ces délicieux petits fromages de nos régions, pour varier l'ordinaire, et, pour les occasions plus rares, quelques flacons de vin de Samos, de quoi agrémenter nos prochaines conversations avec tous nos amis d'Athènes". Quant à la volupté, pas de quoi divaguer : au Jardin vivaient quelques nobles hétaïres, les Leontion, Mammarion, Hédéia, Erition et Nikidion, fraîches converties pleinement associées à la vie philosophique. 

"Rien de trop" :  toute la question est de découvrir d'où vient cette obsession du trop. Tenter d'y répondre c'est proprement philosopher.

 

 

8 Plaisir et santé

 

 

 

"Nous disons que le plaisir est le principe et la fin de la vie bienheureuse. Car c’est lui que nous avons reconnu comme le bien premier et connaturel, c’est en lui que nous trouvons le principe de tout choix et de tout refus, et c’est à lui que nous aboutissons en jugeant tout bien d’après l’affection comme critère ». (Epicure, Lettrre à Ménécée, 132, traduction Conche).

On a souvent mal compris ce passage en croyant y voir une incitation à la luxure et à la jouissance illimitées. Mais le propos est tout autre. Il s’agit du bien-vivre, et des conditions du bien-vivre (makarios zèn), de la santé et de la félicité humaines. Le point important me semble, outre l’idée du plaisir comme principe de sélection et d’appréciation éthiques, que le plaisir est défini comme premier et connaturel (sumphuton). Ce terme de « sumphuton » demande éclaircissement.

Phuton est issu de phuein, croître, lui-même donnant « physis », la nature, conçue comme croissance. Le plaisir « connaturel » signifie donc qu’il est non seulement naturel, inscrit dans l’ordre naturel du vivant, mais qu’il accompagne naturellement le processus de croissance, le mouvement et le déploiement de la vie. Vivre c’est spontanément éprouver le plaisir de vivre, comme affection fondamentale de l’organisme vivant. Il y a du plaisir à respirer, à se nourrir, à se soulager, à dormir, à bouger dans son corps : autant d’expériences spontanées de la santé. Tant que le plaisir accompagne nos activités corporelles et mentales on peut s’estimer en bonne santé. Quand, à l’inverse, chaque mouvement, chaque effort devient pénible, quand la douleur règne en maîtresse  nous sommes malades.

Le plaisir est le début du bonheur, et sa limite : il n’y a rien au-delà. Cette leçon épicurienne est dure à entendre car on voudrait plus, et plus longtemps, voire toujours. Mais le corps lui-même nous enseigne la limite : pourquoi manger si je n’ai pas faim, en viendrai-je à me faire vomir pour recommencer à bâfrer ? C’est idiot, d’autant que le plaisir sera corrompu, perverti, envolé, et je connaîtrai bientôt les douleurs apocalyptiques de l’indigestion. "Ce n’est pas le ventre qui est insatiable, comme le dit la foule, mais l’opinion fausse au sujet de la réplétion illimitée du ventre" (Sentence vaticane, 59).

Freud avait introduit la notion capitale du principe de plaisir-déplaisir, qui stipule que l’organisme agit de manière à réduire le déplaisir, à le ramener à un niveau supportable, l’affect de plaisir accompagnant naturellement la réduction du déplaisir. La nourriture apaise la faim. Si l’on veut augmenter indéfiniment le plaisir on produit de la douleur. Le plaisir naturel s’éprouve dans une variable limitée, entre tension et détente. Sans tension pas de détente. Après la détente, la tension revient nécessairement, sous l’action du besoin ou de la pulsion. Vivre c’est créer les conditions d’une relative constance entre déplaisir et plaisir. On ne peut espérer davantage. Sauf à faire le choix passionnel, où l’on renonce à la constance pour l’intensité maximale, - dans l’addiction par exemple - au prix de plus grandes douleurs encore, assumées ou non. Ce n’est pas l’option épicurienne, selon laquelle la passion est un mal, un dommage plus exactement, non en vertu de quelque condamnation morale, mais par souci de l’équilibre somatopsychique.

La santé se caractérise par la constance du plaisir constitutif, connaturel : c’était aussi l’opinion de Winnicott, selon lequel l’homme en bonne santé prend naturellement plaisir à vivre. La rage de l’illimité est un signe pathologique. Mais il faut bien reconnaître que par une étrange disposition les humains sont portés à l’excès, à la démesure, fascinés par les appas de l’imaginaire, comme s’ils ne pouvaient assumer leur condition de nature. On peut en rire, on peut en pleurer, et sans doute ne s’en délivre-t-on qu’au prix d’expériences catastrophiques.

La santé c’est l’alternance du mouvement et du repos, de la tension et de la détente, du déplaisir et du plaisir, selon un principe de régulation qui est inscrit dans l’organisme lui-même, mais qui peut aisément se dérégler. D’où une physiologie, une hygiène, une médecine, une psychiatrie : Epicure et Hippocrate. L’ancienne philosophie était tout cela, et bien d’autres choses encore.

 

 

 

9 Du BEAU

 

 

 

'"Il nous faut honorer le beau, les vertus et les choses de ce genre s'ils procurent du plaisir ; mais s'ils ne le font pas il faut leur dire adieu". (Epicure : "De la fin", cité par Athénée)

Le beau est susceptible de procurer du plaisir, et c'est à ce titre qu'il mérite notre considération. Il est subordonné à la fin générale de la "nature" (suivre la voie du plaisir, éviter la douleur), qui préside à l'éthique comme vie bonne et et belle. On remarquera la différence éclatante avec la thèse de Platon qui place le Beau au sommet de la dialectique ascendante, dans le Banquet notamment, comme Idée Intelligible, en relation avec les Idées du Vrai et du Bien. Gravir les échelons de la beauté, de la beauté d'un seul corps, puis des corps, d'une âme, puis des âmes, des vertus et des lois, tel est le parcours de l'amant-philosophe appelé à quitter le plan sensible pour s'élever par degrés jusqu'au faîte de la contemplation. Alors le néophyte accédera à la félicité des Bienheureux. - Rien de tel chez Epicure : le beau s'écrit en minuscule, il n'est pas une essence éternelle, il ne mène à aucun accomplissement spirituel, à aucune béatitude, il est une qualité des choses et des situations, un juste rapport, qui peuvent s'apprécier ou non selon les circonstances. Il ne possède aucun caractère sacré, ne garantit nulle élévation de l'âme, et s'il nous ravit tantôt, il peut aussi bien nous tromper par de fallacieuses promesses. "Le beau est une promesse de bonheur" écrivait Stendhal. Mais Valéry objecte : "le beau est ce qui désespère". Ambivalence indépassable, le beau apportant une satisfaction qui peut séduire, conforter, ou leurrer. C'est à ce titre qu'Epicure se méfiait de la poésie au motif que les poètes répandent des idées fausses sur l'univers, les dieux et les hommes, propageant de fallacieuses conceptions mythologiques, entretenant la terreur ou d'absurdes espérances d'immortalité. Pourtant le même Epicure soutient que le sage "sera plus charmé que les autres hommes par les spectacles" (DL,X, 121). C'est que le spectacle tragique ou comique est infiniment proche de la réalité, exposant les vicissitudes humaines avec la plus grande rigueur. Quand le beau expose le vrai il ajoute le plaisir esthétique au plaisir de la connaissance. 

Platon voulait que l'on définisse le Beau en soi. Qu'est ce que beau? demande le Socrate platonicien à Hippias, lequel n'est guère embarrassé, déclarant que "le beau c'est une belle fille". A quoi Socrate rétorque qu'il ne veut pas un exemple, mais une définition universelle. Hippias n'est pas en reste et énumère successivement  : une belle cavale, une belle lyre, un belle marmite, ou les dieux, ou l'or, ou tout ce qu'on voudra. Il est de bon ton, dans les Universités, de moquer le brave Hippias qui, décidément, ne comprend rien, se vautre dans le sensible au lieu de concevoir l'idée du Beau en soi, et d'en donner la définition. Mais cette définition on l'attend depuis vingt-cinq siècles, et on l'attendra indéfiniment ! Et comment définira-t-on le sec, l'humide, le chaud et le froid, et qualités du même genre? C'est se donner bien du mal, alors que tout un chacun sait parfaitement quand il est au sec et quand ses chaussettes sont trempées ! Non, par le chien, cet Hippias n'est pas un idiot ! Il refuse tout simplement de séparer la qualité sensible de la chose à laquelle cette qualité est substantiellement liée. Une belle fille, comme une belle marmite d'ailleurs, n'est pas une marmite en soi plus de la beauté en soi, c'est une belle marmite, voilà tout!

Avez-vous déjà rencontré une qualité qui ne soit qualité d'un objet, qualité pure, qualité en soi, flottant toute nue dans le ciel intelligible? 

Les Chinois, à ce que déclare François Julien, ne s'encombrent pas à définir le beau : ils font de beaux poèmes.

Il ne faut pas hypostasier, c'est toujours à nouveau une procédure captative, qui sent son dévot. Retour aux choses mêmes, dans la floraison et la décomposition. Il en va de la beauté comme des vertus, qualités ambivalentes. A nous de savoir juger et choisir.

 

 

10 Eloge d'Epicure

 

 

Quand la vie se fait plus difficile, c'est toujours à Epicure que je reviens. Quand tout s'effondre, je vois en lui un socle sûr qui permet de sauvegarder ce qui vraiment fait valeur. Il y a, dans sa vie et sa pensée, je ne sais quelle grâce discrète, une saveur de fruit mûr, de vin vieilli, de pampre et d'ombre douce sous les feuillages. "Goûter l'ombre et le frais" disait La Fontaine qui reconnaissait son maître. Se recueillir dans le retrait du jardin, laisser passer les nuages et les furies du siècle. Savoir attendre. Se faire raison des turpitudes du coeur, de la mélancolie qui guette, de la basse saison qui traîne et n'en finit pas. Savoir qu'il revient toujours, le soleil, et avec lui l'enthousiasme et la beauté. Que la vieillesse même ne peut nous ravir les jours heureux vécus en conscience, dans la gratitude et l'allégresse, et qu'au pire de l'affliction, il reste encore, au fond du coeur, la pousse oubliée, qui veut éclore.

Dans ce philosophe jamais de vulgarité, contrairement aux ragots, mais toujours une pensée subtile, exigeante, une saine considération des véritables conditions de la vie. Pas  de pathos inutile, pas de romantisme, mais un examen sec, sans concession, des données physiques et physiologiques, auxquelles il nous faut apprendre à souscrire. La nature est ce qu'elle est, et non ce que nous souhaitons. Nous voudrions  un plaisir sans limite, une vie immortelle, nos inventons des fables où nous mirons notre mirage de toute-puissance, eh bien, il faudra se contenter de ce qui est, qui partout montre la limite. Mais le génie grec, à l'encontre des conceptions modernes de l'illimité, inscrit la perfection dans la limitation : beauté du corps circonscrit dans l'espace, beauté de la vie entre naissance et mort, beauté des dieux, beauté de toutes les formes sensibles, sur la terre, dans les eaux et la mer, beauté d'un cosmos ordonné par la pensée - alors même que l'univers est sans mesure, infini, chaotique, imprévisible, hors de portée, incommensurable. S'il est une sagesse possible, c'est de circonscrire l'immense, de ramener l'infini au fini, de resserrer l'illimité autour de soi, de construire un jardin pour le bien-être du corps, la beauté de l'âme et la sérénité partagée. Face à la démesure universelle, seule est puissante, efficace, la modeste, mais ferme, résolution de vivre "selon la nature" - en déployant les capacités et les forces de notre propre nature.

La pensée est une force, mais elle tire sa force de la nature corporelle, mieux, elle ne s'en distingue nullement, si toute réalité, physique et mentale, est en son essence corporelle, s'il n'y a que des corps, corps physique, corps mental, corps intellectuel, s'il n'y a que des pensées du corps, alors même qu'elles semblent s'en distinguer. Nous sommes prisonniers, en cette affaire, de nos dualismes hérités, et nous avons beaucoup de peine à revenir à cette intuition fondamentale de l'unité du multiple, de la profonde cohérence d'une théorie qui vise à penser l'unité indépassable de la "physis" - de toutes les forces et formes qui déploient leur nature selon des modalités extraordinairement diverses. Il n' y a qu'un seul univers, d'un seul tenant, et identiquement identique à soi, même si, hypothèse possible, il est fragmenté en d'innombrables univers dans l'infini du vide : multiplicité arithmétique, unicité de nature. 

Si nous sommes "enfants des étoiles" (Hubert Reeves) il nous est possible, en principe, de renouer avec la profonde intuition des Ioniens (Thalès, Anaximandre, Anaximène, Héraclite) qui ont saisi la profonde unité du Tout - exprimée en termes de physis - dont nous sommes des éléments tardifs, étrangement déconnectés, dénaturés, croyant nous être détachés du socle commun par l'intelligence, alors que la science la plus contemporaine nous réinstalle en quelque sorte dans l'orbe commun, par la grâce de la connaissance. Notre culture, si orgueilleuse par ailleurs, exsudant de partout la suffisance et la vanité par une illusion de différence radicale, se voit ramenée par degrés à la reconnaissance qu'il n'est pas de vie hors-nature et que, comme disait Spinoza, "l'homme n'est pas un empire dans un empire". Notre culture est nature encore, bien que de manière originale. J'ai grand plaisir, quant à moi, à ces retrouvailles, à ces noces tardives et inespérées, qui, peut-être, annoncent une autre dimension anthropologique. Il me plaît de retrouver par la connaissance une sorte d'union qui rétablit la continuité entre l'étoile, la terre, le minéral, le végétal, l'animal et nous mêmes, déplorant pour finir que manquent à ce banquet les dieux : on se demandera très sérieusement si l'humanité est possible sans eux, même si évidemment toutes les figures anciennes sont irrévocablement effacées. Je rêve parfois d'une sorte de polythéisme laïc, sans culte ni dogmes, dont toute la signification résiderait dans la contemplation sereine et émerveillée des forces indestructibles de la nature. Et comme Empédocle je célébrerais la puissance et la beauté des éléments divins, incréés et incorruptibles. 

        "D'Eux sort tout ce qui fut, ce qui est, ce qui sera.

        Par eux germent les arbres, les hommes et les femmes,

        Les bêtes et les oiseaux et les poissons que nourrit l'eau,

        Et les dieux longévifs, les premiers par le rang.

        Car ils sont toujours Mêmes, et courant à travers les uns des autres

        Deviennent les choses diverses : tout changement que porte le Mélange"

                                                         (De la nature, 63, trad Jean Bollack)