Parvenez-vous à l’âge de quitter votre emploi dans une relative santé de corps et d’esprit, vous avez de la chance. Songez à toutes les maladies auxquelles vous avez échappé, à tous les coups du sort qui auraient pu vous frapper, et déjà vous concevrez de la gratitude à l’égard de la nature. Et si de plus votre désir est intact, c’est déjà une forme de bonheur, alors même que l’avenir est totalement imprévisible. Nous, les Anciens, nous sommes sur une crête, dans un précaire équilibre, entre la mémoire du passé, et l’incertitude du futur. Aussi devrions-nous vivre doublement, dans une conscience redoublée du présent.

Mais ce n’est pas encore là l’essentiel. Goethe disait que l’âge mûr nous donne au centuple, si nous y parvenons, ce que nous avons en vain cherché dans la jeunesse. C’est que la jeunesse est bouillante et brouillonne, elle place l’essentiel dans l’accessoire. Avec le temps les choses se décantent, se clarifient, se « spiritualisent ». Mais il y faut une singulière obstination, un grand courage, une certitude de fond : percevoir sa propre vie comme une chance unique, une nécessité intérieure que rien ne peut ébranler. Et pourtant quoi de plus précaire, de plus instable, de plus délicat, de plus menacé que la vie d’un homme, fétu de paille dans la cascade universelle! J’ai la conscience acérée de tout cela, je sais que tout instant à vivre est un instant volé à la mort, qu’il n’est rien de plus volatile que la vie. Tout cela je le sais, d’un savoir intime, tragique, irrécusable. C’est un pari extraordinaire, voire une démence, que de se poser comme nécessaire, alors que tout se défait inexorablement autour de nous, et en nous-mêmes au premier chef. Et pourtant… c’est bien d’une nécessité que procèdent ce sentiment, cette conviction : je ne suis rien, ou presque rien, mais ce rien je le suis, et ce n’est pas rien. Un rien qui est quelque chose, mieux encore, quelqu’un. Une unité, une unicité, car enfin nul ne peut vivre à ma place, ni mourir à ma place. Et si je rate ma vie c’est moi seul qui la rate, et ce serait infiniment dommage…pour moi ! Bouddha disait qu’il n’est rien de plus précieux qu’une vie humaine, plus précieuse même que la vie d’un dieu, car seul l’homme a la capacité de se délivrer du Samsâra. Entendons, par la conscience, d’infléchir le cours du destin, d’introduire une dérivation salvatrice. La beauté de l’existence individuelle tient toute entière dans ce clinamen : infléchir la nécessité des choses par la liberté d’une nécessité intérieure.

Se concevoir comme nécessaire c’est suivre la voix du daïmon, c’est placer sa confiance dans une instance autre que le moi, cette coquille vide remplie de bruit et de fureur. Si le philosopher a un sens, c’est de nous éveiller à cela qui fait signe, qui nous invite à la route. On dira que toute vie est inutile puisqu’elle contient la mort, qu’elle est absurde, moisissure pourrissante sur le fumier des âges. C’est la facticité, la déréliction. C’est le destin du moi. - Revenant à la contemplation des êtres du monde je vois que les feuilles naissent et tombent, que nous sommes des feuilles, et que chaque année de nouvelles feuilles naissent, puis meurent. Cela ne me console pas de mourir, mais me donne cette sensation sublime que, mêmes mourantes, les feuilles sont nécessaires au mouvement qui les traverse, de même que la multiplicité et le devenir sont l’expression nécessaire de la grande unité cosmique.