On dit parfois du vieillard qu'il retombe en enfance. Malgré mes soixante-dix ans je ne me sens pas "vieillard" - d'autant que ce terme est bien vilain avec sa terminaison en "ard", comme soulard, soudard, ou pendard. Vieux tout au plus, ou vieillissant, ce qui n'induit aucune notion dégradante. Un vin vieux est un vin de qualité qui dégage un bel arôme de fruits mûrs, de vignoble gorgé de soleil. Ma foi, la comparaison est flatteuse, et je me recommande volontiers d'une accointance solaire au culte de Dionysos, ce dieu des vignes.

Passons ! Je voulais parler de l'enfance continuée, celle qui demeure indéfiniment dans le coeur de l'homme, jusqu'àu terme de la vie. Je ne saurais retomber en enfance, puisque, enfant, je le suis et n'ai jamais cessé de l'être. Groddeck disait fort justement que l'homme, dans son devenir, n'a qu'un choix : ou enfantin, ou infantile. J'espère n'avoir pas été trop infantile dans mes options existentielles, n'avoir pas cédé trop souvent aux sirènes de la régression psychique. Quant à l'enfantin je me fais gloire d'avoir su le conserver, et le fructifier. Qu'est ce que la poésie sinon une enfance éternelle ?

Par enfantin j'entends une certaine qualité d'étonnement, d'émerveillement, sans laquelle l'existence retombe inévitablement dans l'ennui et la répétition, dans le plat sérieux du philistin, dans l'ornière des occupations sans grâce, sans folie, sans imagination. Cela ne va pas sans une capacité d'écart, une joyeuse distanciation, une légèreté capricieuse, un sens inné de la futilité et de l'inanité universelles. Pour l'enfantin, le jeu est infiniment plus qu'un vain divertissement, et plus que le travail de production, c'est l'essence même de la vie cosmique : "L'Aïon est un enfant qui joue aux osselets, royauté d'un enfant" (Héraclite). Jouer c'est s'accorder merveilleusement au jeu cruel et innocent de l'univers.

"Un enfant qui ne joue pas est psychiquement mort" déclarait Neill, le fameux auteur de "Libres enfants de Sommerhill". Rien de plus vrai. Mais c'est par un fâcheux malentendu que l'on considère qu'être adulte c'est renoncer au jeu. Non, c'est apprendre à jouer autrement, à préserver à côté du sérieux nécessaire de la vie professionnelle et familiale, ou même à l'intérieur des activités sérieuses, une disposition ludique, allègre, primesautière, dégagée, insoucieuse, par quoi le plaisir accompagne l'effort, comme on voit dans les exercices gymniques, et dans la création.

"Amusez-vous de tout" - voilà qui pourrait figurer en lettres d'or au fronton de nos mairies et de nos sénats. Il est vrai que ça ne fait pas très sérieux, et que la cohorte des bien-pensants va se lever d'un jet pour défiler dans les rues ! Et pourtant ! Qui joue ne fait pas la guerre, il a bien mieux à faire. 

Débusquant Clément Rosset, cet été, dans sa retraite montagnarde, j'ai apprécié, entre deux tirades plus ou moins conventionnelles, l'expression singulièrement enfantine de notre philosophe, un air de gamin facétieux et farceur, comme si, par delà tous les discours, ou en deça, il y avait quelque secret incommunicable, quelque parole inexprimée, qui balayait souverainement tous les dires, les renvoyant à leur vrai statut, de n'être en somme que de l'écume à la surface indicible des choses.