Dans le cours d'une vie qui n'est pas brisée avant le terme naturel, il y a des périodes diverses, marquées chacune par une qualité dominante. C'est particulièrement évident pour l'enfance et l'adolescence, où prédiminent respectivement la soumission et la colère. Vient l'âge mûr, avec ses rythmes contrastés, entre adaptation, ambition, respectabilité, ou échec et désarroi. Intellectuellement je distinguerai entre la phase où l'on reçoit, assimile et transmet, et, vers la fin des années de profession, quand vient la perspective du retrait, une certaine lassitude qui ne va pas sans irritation. Entre ce qu'on espérait et ce qui fut réalisé, s'ouvre parfois une béance troublante, où vibre tout le pathos des désirs inaccomplis, des oeuvres inachevées, des ambitions manquées. Quelques uns rêvent de tout recommencer, imaginant changer de vie, voire de personnalité. Mais comme on dit, plus ça change plus c'est la même chose : il faudrait pouvoir déposer son karma, et endosser une nouvelle identité, laquelle, c'est bien évident, impliquerait d'autres conditionnements, d'autres charges, qui, à l'aventure, seraient peut-être plus pesantes encore. Cette irritation est à la fois naturelle et ridicule. C'est un moment délicat, et la vraie solution n'est pas de ruminer une solution impossible, mais de passer outre. Si la vieillesse peut être heureuse, c'est à la condition expresse de lâcher tout ce remuement, de s'égayer, de vaticiner dans de nouvelles avenues de l'âme. 

La vieillesse pourrait être l'âge de la bienveillance, voire de l'indulgence. Finie l'extrême sévérité que l'on infligeait aux autres, par devoir, par souci d'advenir, et celle que l'on s'infligeait à soi-même, par excès de rectitude, scrupule de bien faire, ou moraline. On voit les choses un peu mieux comme elles sont. On ne se passionne plus guère, car dans ce monde où tout branle et vente, rien ne mérite, au fond, beaucoup de sueur et de larmes. On voit bien que tout change et se transforme, hormis la bêtise universelle, et les affections indécrottables des hommes. On voit les choses à distance, comme sur la scène d'un théâtre, elles vont et viennent, personnages et situations toujours semblables, prévisibles, et qui se terminent à peu près toujours de la même manière : eadem sed aliter.

Cette nuit, une fois de plus, cela fera bientôt dix mille fois, j'ai rêvé que je faisais cours - ce métier de professeur que le candide imagine facile, il vous prend aux tripes, vous laboure jusqu'aux tréfonds et ne vous lâche plus - bref je réfléchissais devant ma classe, exposant une sorte de bilan spirituel de mes longues années de recherche, et conclus qu'il n'y avait rien de bien extraordinaire à chercher et à trouver, ni sur le sens de la vie, ni sur la réalité extérieure, ni sur le destin ou la destinée, et qu'en somme Freud, sur les questions fondamentales, avaient dit l'essentiel. Non qu'il ait raison en tout et sur tout, mais parce qu'il dessine un espace mental qui détermine pour l'essentiel notre désir, nos pouvoirs et nos impossibilités. - Je précise bien qu'il s'agit d'un rêve, mais maintenant, bien éveillé et de sens rassis, je peux ramasser les idées et les images dans mon esprit pour en examiner la pertinence. Eh bien, mon rêve dit vrai, sous réserve d'élargir un peu les références : il s'agit moins de Freud en particulier que d'une conception précise, pour laquelle nos connaissances dépendent de notre organisation mentale, qui entend ne pas se raconter des histoires sur les pouvoirs de l'humanité, qui se range à la modestie - ou pour parler comme précédemment, qui regarde les choses avec humour, sans y croire et sans s'y croire. La philosophie sceptique, ou mieux, pyrrhonienne, y voisinera Epicure, Montaigne, Schopenhauer en même temps que Freud ou Groddeck. On voit que je ne suis pas sectaire !

Je ne sais si ma vieilesse sera heureuse, il y faut un peu de santé, de vivacité d'esprit, et des circonstances favorables, pour lesquelles on n'a pas de recette. Mais pour ce qui dépend de moi j'aurai fait le possible : nettoyer le mental, réformer l'intellect, dégorger les illusions et les vaines espérances. Reste à soutenir une thymie capricieuse, garder courage et maintenir le cap !