Notre époque n’est pas l’ère du vide, comme l’affirme un auteur récent, mais l’ère de l’objet. - Des objets, en première analyse, objets de convoitise, objets-fétiches, objets-signes de reconnaissance sociale, de valorisation narcissique. L’infinie diversité des objets, leur précoce obsolescence, leur futilité même exprime la pauvreté mentale et culturelle d’une époque vouée à la fuite en avant, à la course contre le temps, au gaspillage, à la pusillanimité. D’où l’impression de vide, que vient obturer imaginairement la surabondance des « biens ». Mais que nous voilà loin d’un vide véritable, c’est plutôt l’interminable putrescence d’anciennes représentations, d’idéologies moribondes, de valeurs obsolètes, d’idées et d’idoles déliquescentes. On dit qu’il n’y a plus de valeurs, peut-être conviendrait-il de soutenir plutôt qu’il y en a trop. Et qui se contredisent, se combattent, épuisant leur pauvre énergie dans un combat d’arrière-garde, et nous épuisant de leur fausse valeur.

Les objets renvoient à la catégorie de l’Objet – et à la question : « qu’est ce qu’un objet ? ». On distinguera l’objet du besoin, lié à une fonction déterminée dont il assure le maintien par la satisfaction, et l’objet du désir, difficile à déterminer, fuyant et métonymique. Sa valeur tient précisément à cet inconnaissable, à cet « innommable » qui le détache de la satisfaction. C’est la loi même du langage qui l’arrache à notre prise. Ce que je désire, ce n’est jamais tout à fait « ça » que je rencontre dans la réalité, ce qui fait précisément que je rate la satisfaction intégrale et que je doive me contenter de semblants, d’approximations, de faire-valoir. D’où la relance perpétuelle, qui agace, et qui peut séduire. A ce ratage structurel notre époque oppose la promesse d’une satisfaction intégrale, toujours à venir : attendez un peu, cela va venir, demain  rendra possible l’impossible d’aujourd’hui, affaire de temps, de progrès technologique. Et nous voilà tous embarqués dans la course, entassés sur un tapis roulant qui roule sans que rien ne puisse l’arrêter, et duquel on ne descend que pour mourir.

A vrai dire, rien de nouveau dans tout cela, sauf que l’espoir est si fort que la déception est inévitable. De faire croire que l’objet qui suture est accessible, on crée la dépendance, l’attente infinie, l’addiction, et finalement la dépression.

Il faut expliquer que l’objet renvoie inconsciemment à un in-objet fondamental et inaccessible. J’appelle in-objet cette place vide de l’objet perdu que rien ne peut véritablement remplacer, non pas à suite de quelque catastrophe éducative, mais en vertu de la coupure que le langage introduit dans la psyché. Le mot n’est pas la chose, et la série des objets se construit précisément  à partir de la place vide, comme des tenants-lieu, des semblants, des substituts. La chaîne ainsi ouverte ne peut plus se refermer et nous voilà à glisser, patiner, surfer indéfiniment sur la Surface. Soit nous continuons inlassablement, tournant comme un rat dans le cercle de nos répétitions, soit nous posons la borne, le skandalon : ici, rien à voir, tout le monde descend. Pour parler comme Bouddha : « Fini, je ne reconstruirai pas la maison ». Je prends acte, je ne reviendrai pas en arrière, je ne courrai plus après l’impossible, mais dans ce monde tel qu’il est je ferai ce que je peux.

Cela revient à dire qu’il faut poser un réel, la béance structurelle, comme constituant originaire de la vie psychique. Autrefois ce réel était posé par la religion comme l’Interdit. Cela ne marche plus, car nous avons bien que le ciel est vide. L’époque présente fait miroiter la foire des objets, pousse tout un chacun à la poursuite du bonheur, et ne produit que la frustration. Le bon sens voudrait que l’on reconnaisse l’impossible, non plus dans les mirages d’une déité morte, mais comme effet de structure. Maintenir la référence au réel peut se faire dans une pensée résolument agnostique. L’impossible n’est pas la conséquence d’une méchanceté divine, mais l’expression d’un destin, si l’on veut, mais d’un destin sans visage, sans forme et sans volonté : autre nom de la condition humaine.

Notre époque n’est pas l’ère du vide, mais du trop plein. C’est bien un vide qu’il faut promouvoir, le vide né de la coupure entre l’être (perdu) et sa représentation objectale. Cela devrait, après le temps de la déception nécessaire, ouvrir pour chacun l’espace d’une liberté pleinement humaine.

Pourquoi chercher si l’Objet est introuvable ? Apprenons plutôt à danser. Et adaptant Pindare, disons :

        « Pourquoi, mon âme, aspirer à ce qui se dérobe

        Epuise plutôt le champ du possible ».