« Le caducée se présente sous la forme de deux serpents, mâle et femelle, enlacés. Leurs bouches sont réunies dans un baiser qui représente Eros. Les parties antérieures de leurs corps sont nouées étroitement par un nœud que Macrobe appelle le nœud d’Hercule, réputé dans l’Antiquité pour être très difficile à dénouer. Ce nœud c’est l’Anangkè ».(Texte de  Pierre Hadot : « N’oublie pas de vivre » page 215, consacré à Goethe)

L’entrelacement des deux serpents se prolonge en un deuxième cercle, avant de se combiner pour dessiner deux ailes. Traditionnellement ces deux ailes figurent l’espérance, Elpis.

D’autres représentations situent les ailes au sommet du caducée, ce qui peut sembler plus logique, puisque les ailes sont l’élément aérien, ouvert sur l’infini. Mais dans l’esprit de mon article précédent il faut maintenir la position de Macrobe : Elpis est au fond de la jarre de Pandora, puisque c’est le seul malheur qui n’ait pas échappé de la jarre de malédiction ourdie par Zeus.

Le  caducée (caduceum, du grec « kèrukion » : attribut du héraut) est une belle représentation de la destinée humaine. Deux serpents entrelacés : le masculin et la féminin, le soleil et la lune, animus et anima. C’est anticiper sur la psychologie jungienne qui affirme la double polarité de la psyché, la conjonction nécessaire des deux principes, soit par liaison amoureuse avec l’autre, de l’homme et de la femme, soit, mieux encore, par la jonction interne, dans la psyché individuelle, des deux principes. Que chacun soit à la recherche de son double opposé est une constante fort observable, et quasi universelle.

Eros est ce premier nœud, cette première loi du destin : foedera naturai. Nul n’échappe à Eros, qu’il soit dieu ou mortel. Et dans cet affrontement princeps chacun se transforme : le daïmon individuel, la loi de nature, rencontre Tuchè, la Fortune, ou le Hasard, qui préside aux accords et aux désaccords : Eros va naître, ou c’est Eris, la discorde. A ce premier niveau se joue le premier grand acte de la destinée.

Le second cercle, formé par les deux serpents, se ferme sur le nœud d’Hercule, dont on nous dit qu’il est quasi impossible à dénouer. C’est Anangkè, la Nécessité aux lois d’airain, qui nous étrangle dans son fatal embrassement. A nouveau apparaît l’opposition entre le Daïmon et et la Tuchè, mais dans un tout nouveau contexte : comment vivre et survivre dans les noeuds de la nécessité, comment sauver Eros face aux dures exigences de la vie concrète, matérielle et sociale ? Combien de personnes, combien de couples ne sombrent-ils pas, et avec  eux leur désir, leur joie, leur plaisir de vivre ?

Sous le nœud de la nécessité se présente, ou non, l’espérance, le pire ou le meilleur des biens. Le pire si j’attends de la Fortune je ne sais quelle satisfaction dont je ne serais en rien l’auteur, le meilleur si par espérance j’entends la persévérance dans mon projet personnel d’exister, mon « conatus », la fidélité à la loi de mon daïmon personnel. Que Tuchè me soit favorable ou non, demeure la loi infrangible de mon être, et avec elle la puissance qui me libère, partiellement au moins, du nœud de la nécessité. C’est ainsi par exemple que, par delà les aléas du succès et de l’insuccès, le poète poursuit son œuvre créatrice, que le vrai amour, s’il existe, se fortifie dans les difficultés, que la destinée personnelle s’affirme contre le destin. « Amor fati », cela ne signifie point abandon à la fatalité, mais affirmation de la destinée personnelle dans l’incertitude universelle.

Les ailes sont bien à la racine de l’être. Ce sont des ailes de terre, d’humus et de sang. A cette condition elles peuvent aussi devenir des ailes de haut vol : le serpent et l’oiseau.