En quoi la philosophie est-elle thérapeutique ? Ce n’est certes pas en enseignant une doctrine particulière, fût-elle géniale. Ce n’est pas en prescrivant un mode de vie, un compendium de recettes plus ou moins applicables. Ce n’est pas même en fouillant les arcanes du cœur et de l’âme, à la recherche de quelque formule de salut. Elle n’est ni une religion, ni une psychologie pratique. Depuis les Grecs nous savons, ou plutôt nos devrions savoir, que l’essence de la philosophie est Theoria : contemplation. De là seulement peut se déduire une conduite de la vie éclairée, qui s’appelle « éthique ». Toute autre approche n’est qu’opinion, ou sagesse de vitrine.

La philosophie est née d’une interrogation majeure : qu’est ce que l’univers ? Quel  est le principe, ou quels sont les principes qui déterminent le cours des choses de ce monde ? L’univers est-il fruit du hasard, ou de quelque intelligence souveraine ? La pré-occupation fondamentale, dont dérive tout le reste, c’est le Tout comme objet de contemplation. Ce souci est au cœur de la philosophie, de Thalès à Démocrite.  C’est par rapport à ce souci, à sa présence ou son absence, que se jugera la qualité de l’existence, se déterminera le critère de la sagesse et de la folie. Décrivant le malheur ordinaire des hommes, qui chassés de tous côtés, errent au hasard de leurs inclinations, Empédocle y oppose vigoureusement la clarté de l’intelligence :

                            « Le tout, aucun ne fait vœu de le découvrir ;

                            Ainsi les hommes ne l’aperçoivent ni ne l’entendent,

                            Et leur esprit ne l’embrasse pas. Mais toi, qui t’es retiré ici

                            Tu sauras : pensée d’homme ne s’éleva si haut ».                    

Le malheur de l’homme est ici clairement défini : l’errement de la pensée entraîne l’errance de la conduite. Les hommes ignorent leur véritable destination. Méconnaissance, égarement, souffrance, perdition. La pensée s’égare dans le particulier, s’aliène à la possession des biens, à l’obsession du pouvoir.

Lorsque Lucrèce fait l’éloge d’Epicure il dit ceci :

                             « Son ardeur fut stimulée au point qu’il désira

                             Forcer le premier les verrous de la nature.

                             Donc, la vigueur de son esprit triompha, et dehors

                             S’élança, bien loin des remparts enflammés du monde.     

                             Il parcourut par la pensée l’univers infini »  (I, 70 à 74).

La philosophie propose une sorte de voyage sidéral. D’abord  la déterritorialisation, le retrait, l’envol, l’ouverture à l’infini, « au dessus des étangs, au dessus des vallées », dans l’enthousiasme de l’unité retrouvée. Alors la divinité insondable du tout nous redevient évidente, sensible en tous les êtres de la nature. Alors nous retrouvons la patrie perdue, dans ce sentiment océanique qui abolit toutes les frontières, et nous projette, heureux, par de là «  les remparts enflammés du monde ». Je sais, pour l’avoir éprouvé souvent, que ce sentiment extraordinaire où le cœur et l’esprit s’unissent dans la contemplation, est le vrai bonheur. Il devrait inspirer une perpétuelle réjouissance, persévérer dans l’ordinaire de la vie, nous remplir de cette gratitude qui est, selon Epicure, au fondement de l’éthique véritable.

Trop souvent le retour aux choses est douleur. C’est que notre esprit se rapetisse, que nous perdons insensiblement le rapport fondateur. Aussi faut-il « méditer de jour et de nuit » pour rafraîchir le cœur. Stimuler dans la pensée le souvenir de la félicité, et la renouveler sans cesse.  Revenir à la contemplation, par la vision du ciel, des astres et du vide infini, revenir à l’étude, à l’écriture, à la conversation philosophique. Agir dans le monde, lorsqu’il faut agir, en maintenant dans la conscience le juste rapport, par l’ouverture  à ce qui nous fonde.  Eviter de se perdre dans l’accessoire. Cultiver l’essentiel.  Etre créatif. C’est là l’éthique au quotidien.

S’il est une thérapeutique de la philosophie elle est dans ce double mouvement du bas vers le haut, et du haut vers le bas, « chemin qui monte et chemin qui descend, un seul et même chemin ». Cela ne supprime pas la douleur, ni l’infortune, ni les maladies, mais cela nous recentre. C’est sans doute la voie la meilleure pour une vie belle et bonne.