En classe de terminale, moi qui avais été fort sérieux et studieux, je décrochai soudainement, passant plus volontiers mes matinées en promenades et en rêveries que dans les salles de classe. Pour moi la ville de Strasbourg était la plus belle du monde, qui offrait mille enchantements, mille lieux favorables à la contemplation. Quand je tente de me représenter ce que j'aimais tant à cette époque lointaine de ma vie, je retrouve instantanément les images des quais qui longent le cours de la rivière, cette Ill qui a donné son nom à l'Alsace (Illsass), les berges mousseuses au ras de l'eau, les ponts en granit rose, les maisons anciennes à colombage, et je me vois marchant, devisant avec l'ami Alfred, interminablement, passionnément, des poètes et de la poésie. A notre manière, chaleureuse et chaste, nous étions nous aussi Verlaine et Rimbaud, prêts pour le grand départ. Nous nous lisions, nous commentions nos poèmes, nous écrivions à perdre haleine. La poésie était pour nous le chemin exclusif, royal, vers la vie véritable.

L'adolescence a ses illusions, mais il faut se garder d'en rire. Ce que je découvris très vite c'est qu'on ne peut vivre de rêves, mais aussi qu'on ne peut vivre sans rêves. Lorsqu'il faut bien se plier à la nécessité, d'une profession par exemple, on consent un immense sacrifice. Le risque est grand de jeter le bébé avec l'eau du bain, de perdre à jamais le bel enthousiasme qui nous avait fait entrer, jeune et beau, dans la naïveté de la vie. Je conservai par devers moi le bel amour, espérant de m'y adonner un jour, par temps clément, et enrageant de voir filer la vie, sans amour ni beauté. Il me faudra attendre la soixantaine pour retrouver la pleine liberté de me jeter à corps perdu dans ma passion. Mais l'homme de soixante ans avait mûri, s'était formé, frotté et limé au contact de la réalité, de la vie de famille et de la profession : l'adolescent unilatéral et pathétique s'était transformé, remodelé. L'homme mûr savait qu'il fallait marcher sur les deux jambes, allier l'intérieur et l'extérieur, tenir les deux bouts de la chaîne.

Eros et Anangkè : amour et nécessité. Il faut les deux. Si vous n'avez qu'Eros vous vous perdez dans l'illimité. Si vous n'avez qu'Anangkè vous vous muez en normopathe. Voyez ces gens qui ne vivent que de leur travail, ennuyeux à vomir, sans envergure, sans folie, déjà morts au mileu de la vie. Et voyez ces artistes infatués, sociopathiques, infantiles, obsédés par leur misérable ego. Le grand art est de développer les deux versants de notre être, de les tirer vers le haut.

Ce qui suppose un tiers élément, un principe qui unifie et élève. L'art dit : c'est la Beauté. La philosophie dit : c'est la vérité.  Souvent on les oppose. Seule la pensée classique parvient à les joindre : la grande poésie est celle qui dit vrai dans le beau. C'est le prodige de la tragédie grecque. Si un tel exploit fut possible jadis il n'est pas impossible qu'il le soit à nouveau, dans l'avenir. Mais il est vrai que la tendance actuelle ne va pas du tout dans ce sens.