L'éthique, dans sa formulation ultime, consiste à abandonner la traître séduction des profondeurs pour la clarté des effets de surface. "Ad luminis oras". Pensée du matin clair. Conversion à la lumière infinie. Poésie de l'apparence. Ethique de la peau. D'où une érotique tout autre, loin de la normopathie ordinaire, consacrée par le discours religieux, sanctifiée par la morale.

L'érotique traditionnelle est rabattue sur la sexualité. Or sexus, c'est sectus, section, coupure, blessure, découpe. La continuité originaire du corps est niée au bénéfice de secteurs pulsionnels différenciés, "zones érogènes" obtenues par découpes successives, supposées se constituer une à une au long d'un parcours chronologique, stade oral, anal, urétral, phallique jusqu'à ce fameux primat du génital, supposé recoudre les morceaux du corps érotique dans une synthèse conjonctive finale. Remarquons tout de suite que cette synthèse n'est que théorique, qu'elle échoue presque toujours à se constituer, et plus encore à se maintenir. On parlera de régression, oubliant qu'à ce tarif là c'est la régression qui est la norme. Tout cet édifice, construit par Freud, consacré et vulgarisé par la psychanalyse, ne fait en somme que fournir à la morale ordinaire une justification supplémentaire, parée des faux prestiges de la science.

Modèle hiérarchique et pyramidal : les strates successives de la sexualité dessinent un ordre de valeurs : depuis l'oralité primitive, archéologique, enfer des profondeurs, des monstruosités cannibaliques, de la dévoration, des introjections sadiques, "identifications projectives", position schizo-paranoïde. Puis l'analité, entre déjection et rétention, sadisme et masochisme, gouffres, abîmes, grottes, effroi, terreur et agressivité, amour et haine, jouissance et culpabilité : tout l'arsenal de la culture répressive, de la domestication, disciplines et forçage des corps, résistance et autonomie, le travail du négatif inscrit dans la muqueuse corporelle, sublimée en ordre moral : position dépressive, entre régression et sublimation, contention et mortification. Toujours l'opposition terrifiante entre le haut et le bas, l'ordre et le chaos, le sublime et l'abject, dans une guerre chaude, dans la révolte et la soumission. C'est là que se forgent certains caractères, certaines raideurs libidinales et psychiques, registre violent de la profondeur et de la hauteur, variation bipolaire, polemos maniaco-dépressif.

Et que dire de la suite? La position urétrale, puis phallique consacre la sacro-sainte différence des sexes, l'opposition entre un dedans des profondeurs et un dehors de la pénétration, entre la réception et l'émission, la supposée complémentarité sexuelle, quand il est patent qu'"il n'y a pas de rapport sexuel" (Lacan). Mais ce rapport on le veut, on l'exige, y détectant le signe infaillible d'un ordre sensé, la marque sacrée du Sens. On confond gaillardement sexuation et sexualité, la reproduction signant l'accord providentiel de la nature et de la volupté. Et surtout, on veut raccorder les lambeaux d'un corps déchiré par les découpes successives sous le primat du génital, supposé harmoniser et sublimer l'ensemble. C'est encore la verticalité, la hiérarchie, la pyramide : normopathie générale.

Géologie des strates, géographie des zones et des objets pulsionnels, cartographie des usages, économie des investissements libidinaux, politique des genres et de leur travail respectif, le socius a ruiné l'homogénéité des corps, brisé les unités originaires, domestiqué les énergies, bridé la jouissance.

On peut rêver d'une érotique de la surface. Ici ne domine pas le souci ds fonctions, de leur articulation signifiante, de leur hiérarchisation. Il faut évider, déplier, étaler toutes les surfaces, raccorder toutes les zones, également, sans différenciation de valeur. Plus de haut et de bas, de profondeur et de hauteur, de divin et de démoniaque. Les monstres de l'abîme à jamais se sont tus, les grottes et les cavités sont vides, aucun dieu ne prend naissance ni gronde dans les abysses de la terre ou de la mer : "mer d"huile", sérénité du sage. Le corps s'étale en largeur sur la surface universelle, se fond dans la surface, se dissout dans le jeu infini des éléments pacifiés.

Erotique de la peau. Il faut déplier l'intérieur, le retourner, le répandre, comme on déplie une corolle. Grâce et gratuité de toutes les parties égales, in-différentes, jeu de la dépense improductive, hors travail et hors norme. C'est la victoire de la volupté sur la sexualité. Privilège de l'âge, sans doute aucun, après l'inévitable domestication, après les sommations de la génitalité, les exigences exorbitantes de la nomopathie et de la production-reproduction sociale. C'est une autre politique tout aussi bien, hors système, sans pôles, sans normes, et sans identiés, allègre perversion de toutes les valeurs.

Il est bien vrai que la sagesse retouve quelque chose de l'enfance. Lao Tseu et Tchouang Tseu y insistent : que le corps enfantin, enfoui quelque temps sous le vernis de la culture, puisse goûter à nouveau l'innocence de la sensation vraie, dans un oubli actif de toutes les normes imposées.