Je parle souvent de vérité, selon le principe constitutif de la philosophie : alètheia, le non voilé. Philosopher est un processus de dévoilement, ce qui implique le voilement originel. A partir de là, la tentation est grande d'aller sonder de miraculeux arrière-mondes, d'inventer toutes sortes de chimères métaphysiques censées rendre compte de la structure de ce monde. Mais il faut, selon moi, refuser ces envolées et considérer les choses comme elles sont.

Originellement, ce qui est voilé c'est le réel. La chose est d'autant plus étonnante que le réel nous y sommes, y étions de toujours et y serons toujours. Ce n'est que par l'artifice de la pensée que l'on peut se croire ailleurs que là où l'on est. Et pourtant nous ne faisons que cela.

Peut-être sommes de nature portés davantage à halluciner qu'à percevoir. La perception se construit laborieusement dans les premières années de la vie au contact de la réalité, laquelle entre en nous, le plus souvent, sur le mode de l'effraction. Je puis bien rêver que je caresse le feu, que je m'en drape comme d'une robe de lumière, il reste que si je le touche je me brûle. Percevoir plus, c'est halluciner un peu moins. 

Quelques-uns, lors d'un épisode maniaque, se prennent pour des oiseaux : ils sautent du balcon et se fracassent au sol.

Ne pouvant supporter la réalité telle qu'elle est, nous construisons des enveloppes psychiques, des contenants imaginaires et symboliques, des espaces de sens qui protègent et rassurent : ce ne sont pas exactement des délires, car ils composent partiellement avec la réalité, mais sur le fond ce sont des projections de désir. Ainsi des croyances de toutes sortes, des idéologies, des espérances de salut. Mais aussi, moins pernicieuses, les créations de l'art - et de la philosophie, dans la mesure où elle oublie sa fonction essentielle et où elle se laisse contaminer par les représentations collectives.

D'où cette maxime : philosopher c'est tenter de dégager ce qui est réel, de l'imaginaire qui le voile, et des constructions symboliques qui en dérobent l'accès.

A titre d'exemple : si je veux penser la nature et le statut de l'apparence, je me heurte d'emblée à l'opposition classique entre être et apparence, je crois devoir chercher de quoi l'apparence est l'apparence, je sombre dans le dualisme, et je rate imparablement l'objet de ma recherche. Ce ratage est largement l'effet de la grammaire qui me condamne à chercher un sujet qui apparaît, donc à diviser le fait entre le sujet et l'action. On dit : il vente - mais quel est ce "il" qui vente ? On dit : c'est une apparence, mais qui ou quoi apparaît, ou se cache ? J'ai proposé de dire non pas apparence, mais apparaître, un verbe sans sujet. Ce qu'on appelle le monde, ou la réalité, c'est le jeu infini des apparaître (phainomena), sans haut ni bas, sans  avant ni arrière : surface absolue.

C'est là une approximation de l'alètheia, du dévoilement : purger l'esprit pour se rendre naïfs et natifs, en regard du monde, vierge de pensée, disponibles au surgissement. 

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A titre d'illustration :

"Lorsque des impressions variées nous frappent, nous dirons qu'elles apparaissent, les unes et les autres ; et la raison pour laquelle ils (les pyrrhoniens) posent les apparences, c'est qu'elles apparaissent". Dans Diogène Laerce, IX, 107