Petit frisson d'enfance...Je ne sais pourquoi, ce matin, me revient le souvenir ému de mon petit plumier d'école, en bois clair, avec son couvercle coulissant, et, à l'intérieur, des crayons de couleurs, et la plume en acier, et l'odeur de l'encre, et l'encrier au bout de la table, et le geste de la main, de l'encrier vers le cahier. Pages d'écriture, dictées laborieuses. Qui aurait pensé, et moi le dernier, que cet enfant solitaire, retracté et poussif, apparemment dénué de toute aptitude, recroquevillé en fond de salle, quasi dépressif, malheureux et rétif à l'école, pourrait un jour s'adonner gaillardement à l'étude, se passionner pour les lettres et les humanités, et finalement accéder à un poste honorable de professeur ? Tel que j'étais alors on me voyait plutôt embrasser un modeste métier de jardinier ou de maçon. Et c'est sans doute ce que pensait mon grand-père, dont les fils étaient devenus ouvriers. Aucun intellectuel dans cette famille pour qui l'intellectuel, ou le fonctionnaire, étaient d'une autre planète, et que l'on méprisait comme des fainéants, tout en les enviant. Je n'avais, quant à moi, aucune représentation de ce que pouvait signifier la culture, engoncé dans la quotidienneté sans lustre et sans perspective d'une existence triviale : la maison, le jardin, l'école, l'église, un quarteron de banalité et d'ennui.

A l'école je languissais. A l'église je m'évanouissais, et il fallait me traîner dehors, à l'air libre, pour que je reprisse mes esprits. Je n'étais heureux que dans la cour de la maison, où je jouais avec le chien, lançais des pierres aux poules, ou sur mon vélo, avec l'ami Damien, à parcourir la région en tous sens. 

C'est à ma mère que je dois le brusque et décisif virage qui décida de ma destinée. Elle décréta que je ne pouvais rester davantage dans l'inculture et l'ignorance, et me plaça en pension. Ma mère avait de l'ambition, pour elle et pour moi. Il fallait au plus vite que je fisse les études qu'elle-même n'avait pu faire. L'affaire paraissait impossible : j'étais quasiment un cancre, et comment de ce cancre ferait-on un avocat ou un ingénieur? Il se produisit vers ma dixième année une sorte de révolution mentale : je pris gôut à la lecture, à l'écriture, à la poésie, à l'histoire, au latin, et plus encore au grec - la découverte de la scupture grecque provoqua un choc décisif : je découvrais la beauté, et la plus parfaite qui fût jamais, j'étais transfiguré. Le petit paysan fruste etais mort, une nouvelle destination se profilait devant moi, plus encore, était dorénavant accessible, à portée de main. Dans mon enthousiasme je me résolus poète : comme les grands que je traduisais en grec et en latin, comme Victor Hugo, comme Dumas, je vouerai ma vie à écrire.

C'est bien le désir de ma mère qui m'a sauvé du bourbier, c'est par elle que j'ai accédé à une autre existence, mais c'est moi, et moi seul, qui ai décidé d'en faire mon propre désir. J'aurais pu obvier, résister, me maintenir dans l'ignorance et le refus, gâcher l'opportunité remarquable qui m'était offerte, mais il se trouve que ce désir maternel libérait l'âme endormie de son sommeil, et que cette âme, dès lors, voulut se libérer, s'ouvrir, s'envoler vers de plus hautes cimes. La culture humaniste devint ma véritable demeure, ma vraie patrie, le lieu enchanté que je ne quitterais plus jamais.

Cette orientation cependant n'était pas celle que ma mère avait projetée. Pour elle la culture n'était qu'un moyen, un passage obligé qui devait ouvrir à quelque profession prestigieuse, comme ingénieur, avocal, ou notaire. Pour moi la culture se justifiait par elle-même, elle était "le début et la fin de la vie bienheureuse", comme dit Epicure. Je déçus beaucoup ma mère en m'orientant vers la philosophie, et l'extrème modestie sociale du professorat. Elle avait fait un mauvais placement, qui ne rapportait rien, ou presque. Au fond il y avait maldonne : elle désirait pour moi, pensait pour moi. Quant à moi je l'avais suivie dans la première moitié du chemin, puis j'avais bifurqué, suivant résolument mon propre désir.

Je lui dois de m'avoir éveillé, mais je ne pouvais la suivre. Un désir commun avait mis le processus en marche, mais bientôt apparut la vraie différence. Ma mère ne put jamais se consoler totalement de ce qu'elle considérait comme un échec. Quant à moi je lui suis reconnaissant de m'avoir ouvert la voie de la liberté : pour autant je n'ai jamais regretté d'avoir tracé ma propre voie.