"Turbantibus aequora ventis..." Quand les vents agitent la surface (des flots). Turbare, turbulences, tourbillons, tumulte : toujours la "dinè" de Démocrite, tourbillon initiateur, père de toutes choses. Parfois la mer est calme, sereine bonace entre deux déferlements. Et toujours le mouvement, comme dans les âmes agitées, qui si rarement savent goûter la paix. De fait, il n'y a nulle différence de nature entre le mouvement des flots et celui des âmes : même nature, même tourbillon, et même accalmie. C'est le même livre, composé des mêmes lettres, distribuées à l'infini dans toutes les variations possibles. "Natura rerum".

Le spectacle de la mer, si cher à Lucrèce, et à Baudelaire, est une merveilleuse initiation méditative à l'intuition de la Surface Absolue. Continuité du changement, impermanence sans faille ni retour, éternité des éléments qui se composent, se décomposent et se recomposent à l'infini, paradoxe du mobile immobile et de l'immobile mobile, éternité de l'Aïon dans le Chronos tourbillonnaire. La mer a des profondeurs qui sont d'autres surfaces, des pliures à l'infini, des mondes aquatiques, aériens, telluriques, gazeux, ignés qui se séparent en se combinant, jamais totalement indépendants, pliés et reliés les uns dans les autres, où vivent des millions d'espèces qui ont toutes leur monde propre tout en échangeant leurs humeurs, semences, nourritures, excrétions, combustions, dans un espace qui est à la fois propre et commun. Vers le haut, vers le bas, à plat, en avant et en arrière, tous ces mondes se compénètrent, s'enroulent les uns dans les autres, se démultipient, se recombinent et se recomposent selon des logiques à la fois différentielles et communautaires. Il en va ainsi des mondes de la mer, de la terre, des airs, des oiseaux, des insectes, des végétaux, et de toute chose, l'homme y compris.

Ecologie universelle :  oikon, la "maison commune", plus justement l'espace commun, la commune, l'unique et universelle Surface. La "maison" humaine est un monde dans des milliards de mondes interdépendants. Vérification expérimentale de la triade bouddhique : non-soi (pas de substance immobile et fermée sur soi) ; impermanence (des processus indéfiniment évolutifs) ; interdépendance (pas d'arbre sans soleil, sans eau, sans terre nourricière). Ces trois notions font système, enveloppant chaque chose dans l'écheveau indéfiniment mêlé et connaturel des processus de nature : Dharma, à la fois ce qui "est" et la parole qui le révèle.

Le lecteur s'étonnera sans doute : pourquoi parler de surface, quand il est manifeste qu'il existe bien dans la nature des profondeurs abyssales, des cavernes, des altitudes incommensurables, des recoins obscurs, et que, somme toute, la surface n'est qu'une propriété apparente des choses, un effet de regard? Notre projet paraîtra singulier à qui ne voit notre intention topologique. Ruiner le haut et bas, c'est détruire l'ancienne configuration mentale qui pense en termes d'évaluation métaphysique et morale. Le Haut c'est le Bien, le Beau, le Vrai. Le Bas c'est le Mal, le corps, la sensualité. Déchirement de l'esprit. Dualisme. Hiérarchie des pouvoirs. Servitude. - Mettre à plat c'est se donner la possibilité de juger, d'analyser sans a piori, de "scruter" ( sens originel de "skeptikos", le sceptique). Abattre les "murailles du monde" (encore Lucrèce!), abattre les autels fumants, mettre fin au carnage, libérer Iphigénie d'un père indigne qui la traînait au sacrifice pour se gagner la faveur des dieux de la guerre.

La mise à plat c'est l'esprit de la connaissance, contre la croyance, prélude indispensable au partage des pouvoirs. Et enfin, condition, et chance d'une authentique écologie révolutionnaire.