Empédocle évoque à plusieurs reprises la "vigueur, la robustesse, la richesse" du diaphragme chez l'homme d'exception, capable de ressentir "dans sa poitrine" le don infini des éléments constitutifs, de se nourrir de cette générosité inépuisable, d'en nourrir sa pensée, de la même manière que le coeur se nourrit de l'afflux du sang, s'enrichit de ses dons pour entretenir et fortifier la vie. Le diaphragme est peut-être moins à penser comme un organe distinct qu'une région globale, un lieu énergétique, la confluence mobile et motrice de tous les éléments, une synthèse active par quoi la pensée s'alimente aux dimensions du tout. La pensée est dépendante du sang, corporelle au premier chef, transposition, méta-phore" du charnel en logos. Le penser est un acte total, du moins chez le sage qui inscrit sa vie sentante et pensante dans la sagesse du cosmos. Il faut apprendre à accueillir les éléments, les contempler, s'exercer, pratiquer cette ascèse contemplative, grâce à quoi le sage dépasse le caractère impermanent des choses pour goûter une manière de renouvellement intemporel. C'est le sens, me semble-t-il, de cet extraordinaire final de son poème sur la nature des choses :

      "Si, prenant appui sur ton coeur robuste

      Tu les contemples encore avec ferveur, en de purs exercices

      Ils seront là, tous, présents à tes côtés, tout au long de ta vie

      Et ils t'en accorderont d'autres, sans nombre".

Le diaphragme rassemble, contient, harmonise. Les parties, emportées par le mouvement, dispersées dans l'inattention du vulgaire, aliénées dans sa course errante à la nouveauté, se voient heureusement rassemblées, par le sage, dans cette région épicardiaque, centre de la vie sensitive, émotionnelle et pensante, en une synthèse harmonique, bienheureuse. Réunification du corps et de la pensée, dans l'homme, réunification des éléments dans le tout senti et pensé. Le sage devient un quasi-univers racccordé à l'univers, vivant de la vie universelle. D'où le thème des vies innombrables, qui peut surprendre. Que nous voilà loin des dualismes futurs, platoniciens ou religieux! Empédocle peut affirmer sans contradiction l'inévitable mortalité de l'homme "d'un jour" (les éphémères, les mortels) et l'immortalité d'une connaissance - d'un connaissant? -qui, vivant de la vie universelle, se "réincarnera" dans des "vies sans nombre". A condition toutefois, de  ne pas se représenter la chose en termes d'individualité, de moi empirique, ou d'"âme" immortelle, séparée du corps mortel.

Dans les "Purifications" (fragment 132) Empédocle parle explicitement de "diaphragme divin" :

       "Heureux qui a obtenu la richesse d'un diaphragme divin

        Misérable qui s'est accroché à une idée brumeuse des dieux".   

Le diaphragme est le divin dans l'homme, entendons que c'est en cette région, symboliquement, que l'homme peut forger sa conscience de la divinité, toute présente dans le tout. Réaliser la paix du diaphragme, c'est réaliser en soi une perfection divine, à l'image du dieu-sphaïros, un quasi-sphaïros, au milieu du tumulte du monde. Et surtout c'est incarner de fait cette subversion qui ruine la représentation "brumeuse" de la religion populaire au profit d'un divin impersonnel, transpersonnel, qui seul fonde la piété et la joie du sage.

Sagesse unitive, vécue dans un corps et un coeur d'homme, sublime réconciliation des contraires, moment fécond de la pensée universelle. Plongeant dans les profondeurs d'une mystique oubliée, Empédocle donne pour la dernière fois peut-être en Occident, une image grandiose de la réconciliation. On a voulu séparer en lui le physicien du poète et du psychagogue, opposer le chant de la nature au prophète des Purifications alors qu'il est évident que cette pensée procède d'une seule intuition centrale. En elle et par elle le sophos est intégralemnt un sophos : physique, anthropologie, médecine, éthique, poésie, un seul projet, un seul et même combat pour la délivrance.