Le poème d'Empédocle est un hymne à la connaissance libératrice.

La mythologie issue d'Homère et d'Hésiode, la croyance aux dieux anthropomorphes, les sacrifices d'animaux, les rites religieux, sont profondément subvertis, contestés et ruinés dans leur principe même. Empédocle crée une sorte de mythologie rationnelle susceptible de renverser l'ancienne, et d'ouvrir l'esprit hellénique au Logos universel. S'il évoque le nom des divinités il en modifie radicalement la teneur et la statut. Ce sont les quatre éléments qui sont divins, principes sempiternels à la source de tous les mélanges qui composent les corps. A quoi il faut adjoindre l'Amour (Philia, Philotès, Aphrodite ou Kypris) et Neikos, la Haine, personnifiés par convention poétique, mais essentiellemnt principes cosmiques d' association et de séparation. Mais le dieu par excellence c'est le Sphaïros éternel et bienheureux, objet de contemplation, et source de la félicité philosophique.

        "Car son corps n'est pas paré d'une tête d'homme,

        Deux rameaux ne jaillissent pas de son dos,

        Il n' a pas de pieds, pas de genoux rapides, pas de sexe velu,

        Il n'était rien qu'une pensée sainte et souveraine

        Courant à travers l'ordre du monde sur ses pensées rapides".

 Empédocle milite avec vigueur contre les sacrifices d'animaux, ces hécatombes de taureaux, de génisses et autres quadrupèdes qui ensanglantent les récits de l'Iliade pour apaiser le courroux des dieux. Le rapport au divin est totalement repensé. Ce sont à présent des fleurs, miel doux, encens et myrrhe que l'on offrira à la divinité, si toutefois on veut absolument célébrer sous forme sensible un principe qui échappe à toute figuration. Règle de non-violence, entre les hommes, et à l'égard des animaux. Empédocle célèbre l'unité de la vie dans la nature, avec piété et reconnaissance, annonçant un nouvel âge de concorde et de paix entre tous les vivants.

La connaissance éclairée dissipe les fumées de la superstition, repousse les monstres de Haine et de Discorde, prépare la venure d'une humanité nouvelle et régénérée, qui saura surmonter le crime ancien, gérer harmiquement le conflit, travailler à l'unité future. Vaste projet panhellénique, et pourquoi pas, universaliste. Empépocle est un réformateur politique, et un maître de sagesse.

Son grand poème sur la nature, mais ses "Purifications" tout aussi bien, sont un chant du monde, une épopée de la naissance, du développement et de la réunification, une tragédie de la séparation et du crime, et une philosophie du salut. Tragique, et dépassement du tragique : la sagesse est une anticipation lumineuse de la libération.

Ici la connaissance n'est pas un vain savoir. L'homme est invité à se servir de tous ses sens, sans en privilégier aucun, et à créer une synthèse des données empiriques par l'action unificatrice de la pensée. La pensée est une activité de tout le corps, indissociable de la vue, de l'ouïe, de l'odorat, du toucher et du goût. Savoir c'est d'abord sentir, puis penser (peser). Saveur, sapidité, sapience. Par chacun des sens l'humain pourra se lier à l'élément correspondant, se faire accueil de l'énergie qui se dégage de l'élément, dans une synthèse passive-active, actualisant en soi le rapport vital à l'univers. La connaissance est correspondance, conguence de l'intérieur et de l'extérieur, mélange des substances internes et externes. De la sorte le sujet cesse sa fatale séparation, abolit sa solitude, et se nourrit des principes universels. Il fait corps avec le tout, réalise en soi une quasi-totalité, à l'image du Sphaïros.

C'est en ce sens qu'il faut entendre les propos d'Empédocle sur la devenir-dieu de l'homme.