Empédocle d'Agrigente est un haut lieu de la pensée universelle. Il conçoit le monde comme la lutte éternelle de deux principes antagonistes, également éternels, incréés et souverains : l'Amour et la Haine. Il appelle l'Amour tantôt Philia, Philotès, ou Aphrodite et Kypris, la Haine Neikos, ou Kotos (la Discorde). Dans leur lutte éternelle tantôt l'un des principes l'emporte sur l'autre, mais sans jamais le détruire, et tantôt le second reprend le dessus, sans l'emporter tout à fait. De la sorte l'univers, et toutes ses "natures" vivent une alternance perpétuelle, de l'Un vers le Multiple, et du Multiple vers l'Un. L'éternité des principes garantit l'éternité du Tout, sans naissance ni fin.

"Ils sont égaux et de même noblesse

Chacun règne avec d'autres honneurs, à chacun sa nature

Mais ils dominent tour à tour dans les cercles du temps".(trad Jean Bollack: les origines, fragment 31).

                Cela qui vaut pour l'univers vaut évidemment pour toutes les formes, qui sont mortelles en un sens, et immortelles en un autre : tout ce qui existe en quelque manière est à concevor comme combinaison et passage, sans qu'on puisse jamais poser de naissance absolue ni de mort absolue. Naissance et morts sont des termes relatifs, en usage dans le monde des hommes, mais qui dissimulent la vérité :

"Je te dirai encore : il n'est de naissance pour aucun

Tous mortels, point de fin à la mort funeste

Mélange seulement, échange des mélanges.

Naissance est son nom pour les hommes".  - (le texte dit "physis" pour naissance, conformément à l'étymologie).

                   Pour bien saisir l'esprit de cette philosophie il faut préalablement se défaire de tout point de vue moral. L'Amour n'est en rien anthropomorphe, ni moralement positif. Il désigne la force d'attraction physique. Les éléments s'attirent, conspirent à former des combinaisons complexes. A l'inverse la Haine désigne la force de séparation, de division, de distanciation, également nécessaire à la perpétuation et à l'équilibre du Tout. Si l'Amour l'emportait sans partage tout se contracterait en un tout indistinct. Il faut poser que dans ce tout rétracté subsiste, bien que difficile à voir, le principe de séparation qui va progressivement disjoindre les éléments, favorisant le mouvement centrifuge, et par là, la "naissance" de nouvelles combinaisons, qui seront le fruit de la force d'attraction relative. A l'inverse, la Haine, qui distribue, disjoint et étire les formes à l'extrême (à la circonférence du cercle universel), si elle n'était contenue par l'Amour subsistant en quelque sorte dans son triomphe, ferait disparaître le tout dans la dispersion infinie. Double contrainte, qui assure la pérennité du tout, chaque principe limitant l'autre, assurant le mouvement cyclique dans sa justice immanente.

"Tour à tour ils dominent dans les cercles du temps".

                        Dualité essentielle, des principes, mais aussi conséquemment, de toute chose au monde :

"Double ce que je vais te dire : tantôt l'un croît pour être seul,

 De plusieurs qu'il était, tantôt il se sépare et devient pluriel, d'un qu'il fut.

 Double, la naisssance des choses mortelles, double leur dépérissement".

                          Par certains côtés Empédocle reprend et approfondit Héraclite : dualité et contrariété des principes. Par d'autres il s'en écarte résolument : l'amour vise le semblable, non l'opposé. Les formes se constituent par "sym-pathie", affinité, congruence, convenance. Ce qui se ressemble s'assemble. On pense inévitablement aux "foedra Veneris" de Lucrèce, les liens de Vénus. Et de fait Empédocle célèbre l'amour en des termes admirablment poétiques. Renaissent dans son chant les accents de Sappho en l'honneur d'Aphrodite la toute belle. C'est qu'Empédocle écrit en vers homériques, dans la langue d'Homère, en poète accompli, pour dire la splendeur de la nature animés par le souffle d'Aphrodite!

"Aphrodite, donneuse de vie"

"Amour liant"

"Joignant avec des chevilles d'amour, Aphrodite..."

Avec eux elle lia les yeux indestructibles, Aphrodite divine"

"Le bocage fendu d'Aphrodite".

                En poète Empédocle célèbre la déesse, en physicien il analyse le principe d'attraction à l'oeuvre dans toute la nature. Et si en poète il gémit sur la "Haine funeste" il analyse en physicien l'action nécessaire du principe de différenciation. Ici la parole est inspirée par la Muse, garantie par le dieu, fondée à la fois sur le sentiment et la raison, parole totale pour un Logos total. Empédocle ignore nos distinctions rationnelles, il parle d'autorité, comme parle la Pythie, mais en y adjoignant la mesure d'un Logos éclairé. C'est ce qui confère à son poème une puissance extraordinaire.

Il faut lire et relire Empédocle, comme le firent Lucrèce, Hölderlin et Nietzsche, en poètes et en philosophes.