Dans son édition du grand traité d'Empédocle Jean Bollack traduit le titre "Peri physéôs" par "Les origines", ce qui peut surprendre. Traditionnellement on écrit "De la nature", ou comme fait Lucrèce, "De natura rerum", de la nature des choses. C'est le titre classique de tous les traités anciens, depuis Anaximandre, qui présentent une théorie générale de l'univers, des principes, des éléments, et de la formation du monde. Mais la traduction française "De la nature" est peu fidèle, en ce qu'elle gomme la signification fondamentale du mot grec "physis", qui exprime un mouvement de naissance à partir de l'origine, un perpétuel déploiement des choses dans le présent du monde, un originaire qui ne cesse d'insister dans la présence actuelle du monde. En quoi Jean Bollack a raison : il s'agit bien des origines, non pas des commencements, car le commencement s'abolit dans la suite du processus, alors que l'origine n'est pas chronologique, mais perdurante, toujours à l'oeuvre dans un mouvement continué, éternel, de croissance, de destruction et de recomposition, selon les lois du temps, ou, comme dit Empédocle "dans les cercles du temps".

Comme ses contemporains Empédocle est un penseur de la totalité : "to pan", le tout, et ailleurs : "ta hola", toutes les choses, entièrement. Ce tout ne connaît, en tant que tout, ni naissance, ni augmentation, ni diminution, ni disparition. Aucun non-être dans l'être, mais uniquement des passages et des mélanges :

          "De ce qui n'est pas il est impossible de naître

          Il ne se peut d'aucune manière que ce qui est soit aboli

          Car on le verra toujours posé là où l'on a pris appui".

et ailleurs:

          "Et rien dans le tout n'est vide, rien non plus n'est de trop

          Qu'est ce qui viendrait l'accroître, surgissant d'où?".

De ce tout le vide est expulsé selon une logique de la plénitude. La perfection de l'être-tout ne saurait être affecté de manque, perforé de quelque béance. L'imperfection ne se peut dire de cette divinité qui est toujours égale à elle-même dans la splendeur du Sphaïros.

          "Mais lui, partout égal à lui-même  et sans limite aucune,

          Sphaïros à l'orbe pur, joyeux de la solitude qui l'entoure"   

ou :

          "Sphaïros à l'orbe pur, glorieux de sa joie déserte".

Le Sphaïros est un puissant symbole, éminemment hellénique. C'est la sphère parfaite, partout égale à elle même, tous les points possibles équidistants du centre. C'est l'image du dieu cosmique. Pour Empédocle, après Héraclite, elle exprime le plus beau, le plus sublime, le plus accompli, et cet accomplissement est le Kosmos lui-même, éternel et bienheureux. Le Sphaïros, cest le dieu, dont les figures diaprées et miroitantes des divinités homériques sont une contrefaçon, illégitime dans la pensée, mais acceptables à la rigueur comme supports de l'émerveillemnt et de la foi populaires. Le penseur se hisse d'emblée au delà de la mythologie pour contempler l'"orbe pur", la solitude et la splendeur du dieu-nature. Pensée d"initié, contemplation du sage, chant du poète. La "solitude" renvoie à l'unicité du dieu : il n'existe qu'un univers, et cet univers est le tout. Solitude et perfection : le dieu contemple autour de lui l'immensité du vide, et se réjouit de soi, jubile de soi.

Cette perfection n'est pas une immobilité comme chez Parménide. Tout est mouvement dans cet univers, mais à l'intérieur de la sphère : d'abord l'action ininterrompue des deux principes éternels et incrées, l'Amour et la Haine, l'attraction et la répulsion (Voir l'article précécent). Puis la combinaison des quatre éléments, l'air, le feu, la terre et l'eau, qui, par leurs assemblages, liaisons et déliaisons, constituent la "nature" des choses. Et puis ces étonnants cycles cosmiques où tantôt l'emporte l'Amour et tantôt la Haine, créant et détruisant, et recomposant les formes à l'infini, "selon les cercles du temps". Extraordinaire mobilité, tourbillon et inconstance dans une totalité par ailleurs "toujours égale à elle-même". C'est là le merveilleux paradoxe que nous lègue Empédocle : isonomie du tout, impermanence et mobilité des corps. L'univers vit d'une vie extraordinaire : "merveille à voir".

Le drame, et là commence la réflexion anthropologique d'Empédocle, c'est que les hommes n'aient pas appris la vision et la pensée du tout, mais que, errant çà et là sur la surface des choses, emportés par le tourbillon du hasard ou de l'intérêt immédiat, ils se vouent, aveugles et sourds, au destin funeste :

 

         "Pauvre dans leurs vies est la part de Vie : à peine ils l'assemblent

         Voués à un rapide destin, ils s'envolent, emportés comme fumée

         Ne croyant qu'en ce sur quoi le hasard les fit chacun tomber,

         Chassés de tous côtés. Le tout, aucun ne fait voeu de le découvrir,

         De cette manière, les hommes ne l'aperçoivent ni ne l'entendent,

         Et leur esprit ne l'embrasse pas. Mais toi, qui t'es retiré ici,

         Tu sauras : pensée d'homme ne s'éleva plus haut".

"Hè quoi, dira le moderne, en quoi la pensée du tout pourrait-elle me sauver de la turpitude du monde, et de la nécessité?" - Hîc asinus, hîc saltus : pensée de bas étage - et pensée des cimes. La philosophie, ici, renouvelle son étrange promesse. Non pas le bonheur de l'âne, encore que l'âne ait droit à son bonheur d'âne, mais celui de l'humain pleinement humain. Au delà de la nécessité, le bonheur rare et subtil de la contemplation.

Empédocle s'adresse à son disciple Pausanias : "toi qui t'es retiré ici, tu sauras..." Hé quoi! Que ne sachions-nous aussi nous retirer, "auprès du blond Akragas", faire corps avec le Sphaïros à l'orbe pur!

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PS : Akragas est à la fois le fleuve "blond" comme le Xanthos auprès de Troie, et le nom antique d'Agrigente, demeure d'Empédocle.

 

 

         

      "