Il est des sourires qu'on n'oublie pas. Ils habitent à jamais un continent de l'âme, réservé, discret, à nul autre accessible, où l'on va puiser de l'énergie par gros temps. Ils figurent à jamais une possibilité de vie, un style de vie, un art auquel on aimerait secrètement correspondre, tout en sachant par devers soi que c'est là une ambition démesurée, inacessible à nos pauvres moyens, comme un rêve de beauté et de félicité dont la perfection même nous désespère. C'est là le signe irréfutable du beau. Toute beauté éveille une nostalgie infinie, un peu triste. Elle nous ramène à notre véritable mesure, creusant un écart accablant entre ce qui est et ce qui pourrait être. "Cela, jamais nous ne le serons" - c'est la leçon que nous en tirons, entre l'allègresse, et le dépit. Dépit amoureux, dépit narcissique. Le réel et le beau sont métaphysiquement irréconciliables.

Freud, dans "Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci" s'interroge sur la fascination séculaire exercée par le sourire de Mona Lisa. C'est avec justesse qu'il y voit une "énigme", celle dun rapport indicible entre l'enfant et sa mère, une secrète accointance amoureuse que rien ne peut briser ni ternir. Quelque chose de très tendre, de flottant, comme une aura de lumière douce entre terre et ciel, comme une aurore "aux doigts de rose" insiste dans les tréfonds de la conscience, inspire des oeuvres toujours nouvelles, qui, à chaque fois, font revivre dans la pénombre le secret d'un amour inépuisable. Cette demi-teinte irisée, à chaque visage de femme, vient colorer subtilement le contour des lévres, faire danser la flamme du regard, répandre sur les traits une fraîcheur d'aube. Le charme opère à chaque fois, irradiant l'apparence, la transposant dans un univers de mythe. D'où, sans doute, l'inépuisable beauté de cette peinture unique entre toutes.

J'avoue, quant à moi, un embarras : le sourire de Mona Lisa me semble inquiétant autant que fascinant. J' y vois une secrète cruauté qui ne dit pas son nom, une sorte de jubilation, celle de l'amante trop sûre de son pouvoir, convaincue, contre toute logique, de n'être jamais abandonnée, et jouissant en secret de la dépendance invincible qu'elle inspire. Beauté souveraine, mais diabolique : le lien ne sera jamais défait, Ulysse ne quittera jamais Calypso. Cette conviction inébranlable a quelque chose de terrifiant. Ambiguité, ambivalence, à jamais, de la beauté. Valéry a raison : le beau c'est ce qui désespère.

Sourire de la mère, sourire de l'amante : séduction, fixation. Faut-il s'en plaindre? Qui pourrait supporter l'existence sans les mirages de la beauté? Qu'elle nous trompe, nous ridiculise même à l'aventure, rien n'y fait, nous sommes condamnés à l'aimer. Nietzsche encore : "Nous avons l'art pour ne pas périr de la vérité".

Je connais, heureusement, un autre sourire, celui de Bouddha, innombrable comme les flots de la mer. Je possède dans ma biblothèque une humble carte postale, en forme de triptyque, représentant trois fois le visage de Bouddha. La première figure est noble, austère, altière, toute en intériorité, loin du monde comme une divinité hindoue. Dans la seconde, les yeux mi-clos, le regard tourné vers le dedans,  Bouddha semble méditer le profond mystère de l'univers. C'est la troisième que je préfère. Visage d'un homme tout ordinaire, concentré mais simple, visage de guerrier pacifié, sans intentionnalité particulière, qui semble sourire à l'humanité entière, aux astres et aux dieux, à soi-même enfin, demi-sourire très fin, presque insensible, qui ne se fait gloire de rien, et qui, au plus près de l'existence concrète, enseigne la modestie de la connaissance, le dépouillement volontaire, la sérénité de celui qui sait, par de là le terrible et le monstrueux, tracer une route lumineuse vers le possible. Ce n'est pas le détachement ostentatoire de l'ermite, la provocation du yogin, c'est le non-attachement de celui qui a mesuré la nécessité et le péril de l'attachement, et qui, dans ce monde-ci, allie merveilleusemet la connaissance tragique à l'exercice ordinaire de la vie. Ce sourire-là, c'est tout autre chose que la séduction, la tentation et la promesse de bonheur. C'est le calme au mileu de la tempête, sérénité d'une connaissance parvenue à sa pleine maturité.

Nietzsche a raison , nous ignorons tout de la véritable sérénité, que nous prenons à tort pour une absence de douleur, une disposition allègre, insouciante, divinement quiète. La vraie sénénité n'est jamais donnée, toujours conquise de haute lutte. Elle implique le voyage dans le ténébreux, le monstrueux et le terrifiant, elle implique ce courage guerrier d'aller y voir, mais aussi, et surtout, le courage de sortir de la grotte, de ne pas répéter l'erreur d'Eurydice, et de construire du possible sur les ruines de l'impossible. La vraie sérénité s'exprime dans un sourire, non de plat contentement ou de niaise satisfaction, mais de connaissance qui se surpasse elle-même, tragique exploré et connu, mais assumé dans un énigmatique amour.