L'ancienne sagesse, la Sophia des Grecs, comme les grandes traditions orientales ont vécu. L'Occident a imposé au monde une autre vision, rationnelle, scientifique et conquérante qui fait long feu. J'ai pensé pouvoir, remaniant la théorie des trois états d'Auguste Comte, distinguer trois grandes étapes du devenir de l'humanité : cosmocentrisme, théocentrisme et anthropocentrisme. C'est l'anthropocentrisme qui nous mène aujourd'hui, après une période rapide de grands progrès scientifiques et technologiques (la technoscience), dans une impasse. Cette nouvelle crise de civilisation et de culture peut durer assez longtemps, comme les précédentes mutations spectaculaires, du paléolithique au néolithique, du néolothique à l'âge industriel. Constatons simplement une convergence remarquable des idées, à cette heure, entre nombre de penseurs qui font l'examen attentif de notre temps. Plus profonde que les difficultés géopolitiques, climatiques, économiques, écologiques me semblent la crise du fondement : quel est présentement notre représentation du monde et de l'homme, du rapport de l'homme à ce monde, et pour quel avenir?

La plus ancienne sagesse (Sophia) mettait l'accent sur le préséance incontestable de la nature, la Physis, comme énergie englobante et sacrée. Platon encore concevait la justice dans un double englobement : l'homme juste est citoyen d'une cité juste, la cité juste est à l'image du Cosmos, régulateur ultime de toutes choses. Seul le dieu est juste par essence et c'est à son image que doivent se construire et la cité et le citoyen. L'opposition ultérieure entre nature et surnature va ruiner l'image de la nature sacrée, la dévaluer au profit d'un divin transcendant, créateur, personnel, imposant un dualisme radical entre créateur transcendant et créature mortelle, entre intelligible et sensible, esprit et corps. Puis les sciences vont réduire la nature à la matière, justiciable de lois rationnelles, ce qui permettra l'arraisonnement technologique (Heidegger). Notre vision de la nature s'en trouve définitivement scindée en deux : la nature est le réservoir des énergies exploitables (pétrole, uranuim etc) pendant que l'ancienne représentation de la nature "sacrée" trouve un refuge pitoyable dans la sentimentalité poétique. En l'homme moderne cohabitent un poète nostalgique et un rationnaliste prométhéen. Mais c'est bien le prométhéen qui fait le monde, le poète, comme les dieux déchus, gémissant du fond du Tartare, réveur mélancolique.

Est-il loisible d'imaginer que cette science qui a ruiné l'ancienne image de la nature puisse demain, dans un renversement proprement vertigineux, nous donner les moyens de construire une nouvelle image, qui donnerait une juste représentation de la place de l'homme dans l'univers? Mais que peut-on attendre d'une science  à la solde  des pouvoirs, financée par les laboratoires et les Etats, avec des objectifs de rentabilité à court terme, et sans souci du Bien public à long terme? En dernier ressort le problème est politique, voire géopolititique. Il n'engage plus seulement les Etats, mais les continents, et l'humanité entière.

Nous retrouvons cet éternel problème de la contradiction entre les pouvoirs et la conscience publique. Celle-ci est bien faible encore, disparate, incertaine et claudicante. Mais elle existe. Les hommes sentent confusément que les dirigeants de toute obédience les conduisent au chaos. Pourquoi travailler si c'est pour s'aliéner davantage, avec des revenus qui fondent? Pourquoi voter si les gourvernants jamais ne tiennent compte des suffrages? Ce ne sont là que des symptômes apparents, il y a pire. Mais il faut bien vivre et gagner sa croûte. Donc on continue. Ainsi va le monde.

La Nouvelle Sagesse n'est pas pour aujourd'hui. Que cela ne nous décourage pas d'y travailler. Nous sommes quelques uns, mais demain peut-être serons-nous des millions.