Nous ne pouvons savoir ce qu'est exactement un archétype (selon Jung), s'il est une structure a priori inscrite dans les méandres de l'inconscient, ou s'il se constitue dans les premières années de la vie au contact des stimulatiions sensorielles, affectives et inter-subjectives. Peu importe d'ailleurs. L'esssentiel  est d'en mesurer la portée explicative et thérapeutique. J'avoue qu'autrefois cette idée d'archétype me laissait sceptique, mais j'en viens à réviser progressivement mon jugement, ne trouvant dans nulle théorie actuelle d'éléments susceptibles de faire comprendre certains phénomènes subjectifs qui aient en même temps valeur universelle.

Pour me mettre sur la route de l'archétype j'ai découvert plusieurs "imagos" qui semblent  présenter une similitude différentielle, une tonalité commune, et des émois de même intensité. Toute cette affaire tourne autour de l'Anima, mais celle-ci à son tour se décompose en une série d'images convergentes, et pourtant impossibles à rédure à une seule. L'anima c'est d'abord en nous l'imago de la mère, mais cette imago est elle- même complexe : mère orale et nutritive (la bonne mère de Mélanie Klein) que j'appelerai Déméter, et son contraire, persécutive, haïssable et haïssante, selon la structure schizo-paranoïde, mauvaise mère : Perséphone l'horrible, la déesse des Enfers. Déméter et Perséphone sont à le fois une et deux, la même et son contraire, selon les occurrences du besoin, du manque et de la satisfaction orale. Cette imago est très puissante, et laisse des traces indélébiles, malgré le fait de la maturation ultérieure et du passage naturel aux stades ultimes de la libido. Elle détermine une certaine coloration perdurante dans notre rapport à la nourriture, à l'amour même, selon que nous avons été gavés, abandonnés, sustentés ou privés. Nietzsche remarquait fort justement que le rapport à la mère déterminait l'image que nous nous faisons de la femme en général. On peut penser qu'il entre même dans le choix conjugal des traces de ces premières expériences de relation.

Mais l'image de la mère orale n'est qu'une strate de l'imago maternelle : s'y ajoute nécessairement l'image de la mère désirable de la période oedipienne, accessible et pourtant interdite, dans une ambivalence de sentiments quasi indépassable. La mère oeidipienne est l'incarnation de la beauté, l'image même de l'Objet électif,  insurpassable et divin, "la toute belle", Aphrodite en personne, mais marquée de sceau de l'interdit paternel. Désir et loi se rencontrent, s'affrontent, amour et haine, attrait et répulsion. L'ambivalence orale s' est déplacée d'un cran et trouvera une expression nouvelle dans le stade phallique. Pour l'homme on trouve ici la racine de l'ambivalence de désir à l'égard des femmes, et une "précipitation chimique" qui conditionnera le choix amoureux.

L'épouse, Héra, est donc aussi une image de l'imago maternelle, mais avec ce catactère très particulier d'être juridiquement, socialement avalisée, affirmée comme partenaire dans la création d'un ménage, d'une famille peut-être, et future mère des enfants. Le statut vient légitimer, renforcer, établir la relation, l'inscrivant dans l'ordre symblique, et par dans la réalité même. Quoi qu'il en soit du fantasme, l'épouse est l'épouse, et cela change radicalement le rapport à l'imago. Il se produit de la sorte un amalgame du principe de plaisir et du principe de réalité, avec pour conséquence inévitable une déperdition libidinale : quelque chose du désir initial se voit réjeté hors de la relation de couple, faute d'y trouver une expression adéquate, et s'en va flotter dans l'imaginaire. Le partenaire, aussi aimé, amoureux et désirant qu'il puisse être, parce qu'il est l'époux ou l'épouse, se voit partiellement désinvesti de désir. Une insatisfaction partielle mais chronique, et peut-être même souhaitable, semble le corrélat inévitable de la vie de couple. Un attrait, souvent réprimé, souvent inconscient, parfois irréprimable se manifeste vers d'autres personnes, réelles ou imaginaires. Doù la fréquence des divorces.

Déméter, Perséphone, Aphrodite, Héra, ce sont des images de l'imago, mais elles n'épuisent pas l'imago. On sait qu'Apollon et Artémis sont jumeaux, mais c'est Artémis qui, à peine née, fait la parturiente pour faire naître son frère! Au delà du comique, il faut voir ici un symbole profond. Apollon ne vient pas au jour le premier, mais il a besoin de sa soeur pour naître. Artémis est la soeur vierge, éternellement chaste, la sauvageonne et la chasseresse, qui n'enfante pas mais préside aux accouchements, gynécologue et obstétricienne. Artémis est une figure de l'Eternelle Chorè, la Jeune Fille en Fleur, désirable entre toutes, et toujours refusante, images de la Beauté inaccessible qui hante l'inconscient des poètes et des peintres. Voyez Verlaine, et Balthus! Et puis, dans un registre féminin, Sappho.

La Chorè représente le Double féminin de l'homme, Artémis pour Apollon, un génie ambigü, ambivalent, à la fois la soeur et l'amante, fidèle, mais toujours inaccessible, étrangère aux choses du sexe, résolument et à jamais pucelle, identifiée à son image, et à la puissance du désir qu'elle suscite sans jamais le satisfaire.

J'ai créé pour mon usage un terme nouveau pour qualifier la force spécifique de cette étrange image d'Artémis : l'"éro-psyché" : psyché, car c'est une image psychique, érotique, mais non sexuelle, non génitale, d'une extrème puissance de fascination. Certains hommes, on ne sait pourquoi, ne peuvent s'attacher qu'à ces femmes-là, narcisssiques et femmes-enfants, pour leur plus grand malheur assurément.

Voici donc une série d'images, vraisemblablement fort incomplète, qui constituent les traits dominants de l'imago féminine, dont l'Anima serait la structure inconsciente. Et l'anima renvoie, plus profondément encore à un Archétype dont l'origine reste mystérieuse. On peut raisonnablement penser qu''il existe dans la psyché une virtualité phylogénétique innée, mais pour se constituer comme structure agissante il lui faut des stimulations érogènes, soins corporels, voix de la mère, sourires et appels, handlind et holding (Winnicott), à partir de quoi se ferait une synthèse de l'inné et de l'acquis, pôle sensible, réceptif, émissif et émotionnel, déterminant de la vie psychique à venir.