Sur une photographie très ancienne  on peut voir le celébrissime Cochise, ce redoutable guerrier Apache  qui résista, le fusil à la main, pendant dix interminables années à l'armée des Yankeees qui le poursuivait sans trêve à travers les montagnes arides et pelées de l'Arizona, du Nouveau Mexique et du Colorado, pour le contraindre enfin, à moitié mort de faim et de soif, à se rendre, invaincu, magnifique jusque dans la déréliction, et à finir sa vie dans une réserve. Le vieil homme est assis, cramponné à sa Winshester désormais inutile, le front barré, le visage grave, et dans ce regard de guerrier qui n' a vécu que pour la résistance se lit toute l'amertume, toute la tragédise d'un peuple exterminé au nom de la civilisation, tout le désespoir d'une vie vouée à l'impossible. Et pourtant, à moi qui regarde cette photographie, se révèle tout autre chose encore : c'est Cochise le guerrier, c'est l'incarnation de la virilité même, et cet homme présente dans ses traits, dans sa posture voûtée, je ne quoi de féminin, comme si, vers la fin de sa carrière, l'homme perdait les sugnes très évidents de sa masculinité, et que l'homme et la femme, tous deux, finissaient par se ressembler dans une sorte de forme commune, plus affaissée, plus ronde, plus amère parfois, et parfois plus amène, dans un consentement final à la dureté du destin.

J'en conclus que la contrariété des sexes n'est point aussi radiacale qu'on veut bien dire. L'homme, dès sa tendre enfance est invité à se normer sur le modèle viril, à développer les aptitudes de son genre, encouragé par ses parents, connaissances et éducateurs, au point, parfois, de rejeter avec mépris tout ce qui évoque de près ou de loin quelque caratère féminin. Le garçon se construit contre, et si cela est nécessaire et inévitable, c'est aussi un risque de rigidification, de clivage, avec l'insensibilité qui l'accompagne. La part féminine reste très souvent inconnue, inconsciente, inavouable. Chez Homère, Achille représente à la perfection le guerrier insensible à la souffrance d'autrui, et il lui faudra plus que la mort de Patrocle, son ami, pour s'humaniser, puisqu'il n'en retirera qu'une leçon de vengeance. Ce n'est qu'à la fin de l'épopée, quand le vieux Priam se présente à lui pour l'implorer, pour lui demander la dépouille d'Hector, qu'Achille, au souvenir de son propre père mort, saura compatir, versant de chaudes larmes, s'identifiant enfin dans esa propre douleur à celle de Priam. Ct épidsode marque le passage de la revendication phallique inconditionnelle à une position mixte, active-passive, masculine-féminine.

Sans doute faut-il à l'homme de terribles expériences, des échecs cuisants, des pertes narcissiques douloureuses pour qu'il consente à remanier son image de guerrier, de vainqueur, de triomphateur. Hector est bien plus interressant qu'Achille, à la fois héros, mari amoureux, homme de bien. Il symbolise déjà, dans ces temps durs de conquêtes et de rapines, un certain degré d'humanisation. La maturation masculine est une affaire bien difficile, surtout en notre société de parade et de montre. Elle implique une conversion à la pauvreté essentielle, au dénuement psychique, à l'humilité.

Rappelons Lao-Tseu : "L'homm ordinaire grandit tous les jours, le sage diminue tous les jours". Diminution augmentante. Devenir l'auteur de soi, se souvenant que l'auteur, c'est l'auctor, celui qui augmente, mais en augmentant de ses dons.

La crise décisive se situe à l'andropause, qui entraîne souvent une baisse de la libido, voire l'impuissance génitale. Qu'est ce qu'un homme, se demandera-t-on, si plus rien ne le sépare de la femme, abusivement identifiée à un homme châtré. Certains ne s'en relèveront pas, tel Romain Gary qui préfère le suicide à cette forme visible, mais imaginaire de castration. Car de fait, la castration, si vraiment on veut tenir à ce terme que j'exécre, ne se situe pas exclusivement dans les choses du sexe, fût-ce l'organe érectile. La perte est toujours psychique.  Même l'absence ou le déficit d'un membre organique peut être vécu comme insignifiant. Certains mêmes se réjouissent d'être enfin débarrassés d'une fonction sexuelle intempestive, insatisfaisante ou obsédante : la paix du slip a ses adeptes. Au delà commence peut-être une autre période qui a d'autres charmes et d'autres atours.

Jung avait clairement établi la bisexualité fondamentale de l'être humain, tout en reconnaissant, norme sociale oblige, que l'homme est voué à se comporter en homme et la femme en femme. Le contraire est généralement considéré comme pathologique, et fait l'objet de rejet et de moquerie. Mais ce n'est pas une raison pour se cliver systématiquement de la moitié de sa psyché. Ne parlons donc pas d'une féminisation de l'homme, mais d'accès à la pleine et entière virtualité psychique. Il en résulte qu'il faut reconsidérer notre acception classique de la personnalité comme affirmation unilatérale d'un genre.

Plutôt que de bisexualité, d'ailleurs, et sûrement pas unisexualité, mieux vaudrait parler d'une double dualité de genre : féminin-masculin pour la femme, masculin-féminin pour l'homme. Cela ne fait en aucune façon une équivalence. La fonction différentielle reste au premier plan, mais la fonction complémentaire vient corriger ce que la première peut avoir d'exclusif.