Ce que je vais dire ici déplaira à beaucoup, surtout aux hommes. Il y a dans la virilité, quand elle se laisse aller à la vulgarité des instincts et des postures, une dimension de bêtise absolument stupéfiante. Cela s'observe en particulier dans certains attroupements qui ouvrent toutes grandes les vannes aux pulsions les plus primaires, grâce à une désinhibition collective du geste et de la parole. A vrai dire c'est plutôt le cri, le hurlement, l'invective, le juron qui prennent le relai de la parole civilisée, laquelle ne trouve plus nulle part d'espace pour se tenir décemment. Et pour donner encore plus de sel, on se trouvera rapidement un adversaire, réel ou imaginaire, pour déverser la bile, éructer, mugir et rugir.

Le grégarisme est le degré zéro de l'intelligence. Et je crains fort qu'en ce domaine les hommes soient imbattables. 

N'en concluez surtout pas que je rougisse d'être un homme. J'assume librement mon "identité" de genre. Mais j'estime aussi que cette "identité" - c'est à dessein que je mets des guillemets - ne me condamne nullement à rallier et épouser tout ce qui se dit ou se commande au nom de cette prétendue identité. Le masculin, dans un être bien né et de saine cervelle, ne représente qu'une part de son humanité, dominante évidemment quant à l'appartenance sexuelle, mais non exclusive sur le plan psychique. Freud avait soutenu jadis, et à juste titre, la bisexualité psychique. Jung sera plus radical encore, et je l'approuve : si l'homme doit construire sa masculinité dans les premières années de sa vie, affirmant sa puissance phallique et se posant comme l'autre de la femme, ce processus, nécessaire en soi, ne devrait pas conduire à un exclusivisme, un rejet du féminin, une raideur identitaire qui compromet toute évolution. A l'inverse, pleinement assuré de soi, confiant dans sa virilité, il peut alors accueillir ce qui en lui-même relèverait plutôt d'une disposition féminine : la sensibilité, la réceptivité artistique, l'écoute des émotions et des désirs - tout ce que Jung conçoit comme les qualités de l'anima. L'homme, fondamentalement structuré en animus, découvre et intègre en soi les archétypes et figures de l'anima. C'est dans la complémentarité des deux pôles, leur réciprocité dynamique, que réside la chance d'une harmonie supérieure. Il est vrai que cette évolution est difficile, parce qu'elle se heurte aux préjugés courants qui valorisent la séparation de genre, voire l'exclusion. Celui qui, dans la troupe ou la meute, ose quelque réserve à l'égard du discours dominant, se voit rapidement disqualifié, traité en paria. Songez aux injures rituelles à l'égard des homosexuels.

Il est bien rare de rencontrer un homme qui soit à la fois pleinement engagé dans les affaires du monde et en même temps un artiste et un poète. Ou comme Léonard, ingénieur, artisan, chercheur, peintre et sculpteur. Mais rien n'interdit que l'on mêne ses affaires, de profession et de famille, et que, par ailleurs, on développe ses facultés réceptives et créatrices. On invoquera le manque de temps ou de talent, mais souvent c'est un interdit imaginaire, une inhibition, une secrète honte, ou une pudeur mal placée, qui nous détournent de notre propre accomplissement.