J'ai relu avec intérêt, et un brin de nostalgie, deux chapîtres de "Ma vie" de Jung : "Confrontation avec l'inconscient", et "Visions". Je parle de nostalgie : voilà bien des années j'ai connu moi aussi certains élancements, certaines exaltations en décryptant mes rêves. Je croyais y trouver le nec plus ultra de la connaissance : au bout du chemin, je ne pouvais en douter,  je déboucherais infailliblement sur la révélation ultime, qui me livrerait le secret de mon existence, et de toute existence en général, la pierre philosophale. Mais je dois à la vérité cet aveu : je n'ai jamais trouvé rien de cette sorte, aucune vision supra-humaine, rien que des images fort banales, des éléments triviaux, des matériaux très ordinaires qui renvoyaient à la vie telle que je la menais au jour le jour. Parfois il est vrai, certains rêves me donnaient de précieuses indications, sur le passé enfoui, ou sur des résolutions à prendre dans l'immédiat, mais c'est tout. Je finis par me lasser, renonçant à explorer davantage, et ne retenant dorénavant que les rêves qui présentaient un intérêt exceptionnel. Cela m'éclaire à l'occasion, mais le plus souvent je n'en retire qu'une impression vague, et souvent pénible.

A l'inverse de Jung j'ai tendance à penser, me basant sur ma propre expérience, que dans les rêves il ne s'agit que du sujet lui-même, que si certaines scènes semblent porter sur la société, sur l'état du monde, il n'est question, en dernière analyse, que de la manière dont le sujet lui-même est affecté par les événements extérieurs. L'inconscient fonctionne comme une boîte de résonance, amplifiant certains émois, qui sont ceux du sujet. A partir de là on ne peut rien dire sur la situation extérieure, sinon que le sujet est affecté. Reste à voir de quoi il est affecté, et là le travail du conscient reprend ses droits, en partant de l'analyse des matériaux.

Dans le chapitre "Visions" Jung rapporte comment, au cours de la période qui suivit son opération cardiaque, il fut sujet à des visions extraordinaires qui lui donnaient des sensations de félicité paradisiaques, comme s'il nageait dans un océan sublime où disparaissait l'étroit conditionnement du moi, emporté dans l'unité du ciel et de la terre. Je n'en discute pas. C'est peut-être ce qui se produit dans certaines expériences de mort imminente, selon quelques-uns, où toute différentiation subjective s'abolit dans la séduction de la fin, et où c'est l'intervention d'un tiers, figure symbolique, qui, prenant soudain la parole, ordonne au sujet d'entamer le retour. Tous ces survivants disent qu'ils étaient très heureux dans ce monde enchanté, et que de revenir était une véritable souffrance : comment supporter la banalité de la vie quand on a connu telle félicité ? - j'ai, moi aussi, été opéré du coeur, mais si j'ai bien connu des hallucinations post-opératoires, elles n'avaient rien d'heureux. C'étaient d'épouvantables cauchemars qui me plongeaient dans l'enfer d'Auschwitz, avec persécuteurs, traîtres infâmes, médecins-bourreaux, temps de l'épouvante et de la terreur. J'ai parfois envisagé de décrire cette expérience-limite, mais je n'y suis jamais parvenu : je me sens impuissant à décrire avec des mots ce que j'ai vécu là. Mais je sais que cela existe, qu'il est des états psychiques d'une telle violence que nulle raison ne la peut contenir ni expliquer. Depuis lors je ne ressens plus aucun mépris pour le malheureux psychotique chez qui cet état est quasi permanent. Quant aux méprisants, il faudrait leur prescrire une cure d'hallucinations pour leur enseigner la modestie, et leur faire comprendre la profonde unité de tous les êtres humains.