Ecoutons La Fontaine :

 

Un philosophe austère, et né dans la Scythie

Se proposant de suivre une plus douce vie

Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux

Un sage assez semblable au vieillard de Virgile,

Homme égalant les rois, homme approchant des dieux,

Et, comme ces derniers, satisfait et tranquille.

Son bonheur consistait aux beauté d'un jardin.

Le Scythe l'y trouva qui, la serpe à la main,

De ses arbres à fruits retranchait l'inutile,

Ebranchait, émondait, ôtait ceci, cela

      Corrigeant partout la nature

Excessive à payer ses soins avec usure."

   

Permettez-moi, chers amis quelques commentaires : "une plus douce vie, un sage vieillard, égal aux rois, approchant des dieux, satisfait et tranquille, bonheur, beautés". Que voilà une gaillarde présentation d'Epicure, en toute chose fidèle à l'esprit de ce "dieu des jardin" (Nietzsche). Et  comment jardine -t-il? :  il retranche l'inutile, ébranche, émonde, choisit, corrige la nature, "J'ôte le superflu, et l'abattant/ Le reste en profite d'autant". C'est la générosité infinie de la nature, la puissance éternelle de la nature qui assure l'inépuisable donation, apparition, croissance, développement, mais dans une joyeuse prolifération qui appelle, dans l'urgence patiente, une main artiste, pour créer sagesse et beauté. L'humain témoigne de sa reconnaissance en accueillant, respectant le don des dieux, mais s'autorise une "correction" selon des critères de mesure, d'harmonie, de beauté. C'était la conception classique de l'art grec. Aristote : "D'un côté l'art accomplit ce que la nature est incapable d'achever, de l'autre il imite". La nature est le fondement absolu, l'art un accomplissement sélectif selon les critères de la Beauté. L'épicurisme est une esthétique, à la fois comme art du toucher, du goûter, de l'ouïr, saveur et savoir, savoir de la saveur, et comme école du bon goût, et, lâchons le mot, de l'excellence. Philosophie subtile, raffinée, noble entre toutes, ultime fleur de la sensibilité et de la pensée. Ultime accomplissement de l'hellénisme.

Mais revenons à notre bon La Fontaine. Bien sûr le Scythe n' a rien compris à cette subtilité attique. Et que va -t-il faire?

 

"Le Scythe, retouné dans sa triste demeure

Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure.

Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis

     Un universel abatis.

Il ôte de chez lui les branches les plus belles,

Il tronque son verger contre toute raison,

    Sans observer temps ni saison

    Lunes ni vieilles ni nouvelles.

Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien

    Un indiscret stoïcien.

    Celui-ci retranche de l'âme

Désirs et passions, le bon et le mauvais

    Jusqu'aux plus innocents souhaits.

Contre de telles gens, quant à moi, je réclame

Ils ôtent à nos coeurs le principal ressort :

Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort"

 

Voilà qui est clair! La Barbarie contre la Civilisation, au nom de l'éducation morale, de la pureté, et de l'idéologie! Qui est le Barbare? demandait Lévi Strauss? Le Barbare, et je crains que nous le soyons tous devenus, peu ou prou, au nom du "progrès"  - c'est l'"homme" - mais est-ce encore un homme - qui se croit totalement affranchi des lois de nature ; et la "civilisation barabare" est celle qui se croit un empire dans un empire, consommant la rupture absolue.

Le stoïcisme a fait long feu. Mais il se trouve mille idéologies pour accomplir le saccage. Et pour finir n'avons nous pas assisté à la dernière tentative de sanctification héroïque dans une certaine psychanalyse qui, pour déloger désir et fantasme, en vient à briser " le principal ressort" qui fait l'énergie de la puissance vitale?

Jardiner! Ah que nos villes sont maussades! Il était autrefois, il y a bien longtemps, aux portes d'Athènes, un joli bocage réservé aux amants des Muses, qui batifolaient entre pommiers et rosiers, s'étendaient sur l'herbe tendre, aux murmures délicats des fontaines, goûtant en leurs corps la sève de vie, le souffle de la brise et "conversant entre amis", nonchanlants de la gloire, des honneurs, des dieux enfuis, - et de la mort.