Le mot "énigme" est grec ; "ainigma", parole qui dit sans dire, allusivement, indirectement. Elle ne désigne pas explicitement l'objet, mais elle tourne autour, comme autour d'un astre brûlant, ou d'un trou noir. Elle exige, elle somme, elle oblige, elle menace. Malheur à celui qui ne parvient pas à la déchiffrer, qui, comme pour l'énigme de la Sphinge, sera dévoré - à moins que, comme Oedipe, il ne trouve la clé, et alors c'est la Sphinge qui meurt.

Le maître de l'énigme c'est Apollon, le dieu "oblique", celui qui agit à distance, le dieu de l'arc, avant d'être, dans une évolution ultérieure, le dieu de la lyre. Consulter l'oracle à Delphes c'est prendre le plus grand risque. On imagine la scène. Le consultant, anxieux et tremblant, pose sa question à la Pythie, cette prêtresse étrange assise sur un socle de pierre, entourée de vapeurs, ivre et délirante, qui va délivrer la parole oraculaire, la parole même du dieu, qu'elle seule est capable d'entendre et de transmettre. C'est l'énigme. Et comme le malheureux consultant ne la comprend pas, tout en comprenant qu'il est de la plus haute importance qu'il interprète correctement, il va consulter un autre personnage essentiel, l'herméneute, pour remettre son sort entre ses mains. 

" Le maître qui est à Delphes ne montre ni ne cache, il fait signe" - mais vers quoi ? On peut estimer qu'il désigne un chemin, sans signifier lequel, ni quel en est le terme. Il faut faire route, à l'aveugle, sur un chemin obscur et périlleux, hérissé d'obstacles, sans garantie aucune, et sans savoir où mène toute cette affaire. "Seul le dieu est sage", entendons, lui seul sait le chemin et son aboutissement. L'homme est cet ignorant définitif à qui le dieu, à la fois compatissant et hostile, donne une mission impérative, sans jamais dire ni en quoi elle consiste, ni où elle mène. C'est l'image même du destin, dans son caractère impénétrable et imparable. "Nous sommes des jouets entre les mains des dieux". Il faut prendre très au sérieux cette dimension originelle de l'énigme, où se révèle la conscience intrinséquement tragique de la culture grecque.

Si l'on s'éloigne en pensée de cette origine sacrée de l'énigme, et que l'on considère sérieusement l'énigme de la Sphinge dans la tragédie de Sophocle, on voit que l'énigme se déplace de la sphère sacrée vers la sphère profane. Certes la Sphinge est encore un personnage mythologique, mi-humain, mi-animal, mais sa question peut s'interpréter dans la sphère profane, et surtout la réponse d'Oedipe est éminemment profane. Dire : "c'est l'homme", c'est entrer dans un autre monde, d'où progressivement le dieu se retire pour laisser l'homme seul face  à l'énigme. La pièce de Sophocle met en scène une autre énigme, presque "policière, au sens moderne. La peste fait rage, la ville de Thèbes, qu'Oedipe a jadis délivrée en résolvant l'énigme de la Sphinge, ce qui lui a valu le titre de roi et la possession de la reine Jocaste, à présent est ravagée par un fléau : qui est responsable de la peste ? On connaît la suite. Lui, Oedipe, se fait fort de trouver le coupable et de faire justice, ignorant que de la sorte il se condamne sans recours.

Ici Sophocle, très génialement fait apparaître Tiresias, le devin qui connapit le passé, le présent et l'avenir. Or que dit Tiresias ? Il met en garde Oedipe : tu veux trop en savoir, et ce désir excessif te conduira à ta perte. Le piège s'est refermé, Oedipe, face à l'insoutenable vérité, se crève les yeux. Remarquons en passant la permanence d'un symbole : Homère le sage était aveugle, Démocrite, selon une tradition discutable mais éclairante se serait crevé les yeux, comme Oedipe. La connaissance est dangereuse, elle se paie au prix fort, voir en profondeur ne se peut qu'à perdre l'usage de la vision ordinaire.

Oedipe, qui veut savoir, qui déclare aller au terme de son désir, qui n'hésite pas à transgresser les interdits sociaux, n'est-il pas, symboliquement, le père de la philosophie, le véritable initiateur d'une démarche historique dont le mot d'ordre, au siècle des Lumières, sera : "sapere aude", ose savoir ? Ose pénéter dans les arcanes de la nature, ose fouler les plates-bandes réservées du sacré pour éclairer les hommes de sain entendement ?

Avec Oedipe l'énigme perd sa référence traditionnelle de parole divine. Ce n'est plus le dieu qui parle et met l'homme à la question. C'est l'homme lui-même qui s'institue porteur de l'énigme, dressant sa question héroïque face au monde, au destin,  à la malgnité du temps. Les dieux sont morts, les planètes ne parlent pas, un silence vertigineux, que Pascal exprime magnifiquement dans sa phrase illustre, s'oppose dorénavant à la quête, énigme muette, énigme mutique, nous laissant sans recours dans l'aphasie monstrueuse de l'univers.

Est-ce encore, à propement parler, une énigme ? Personne ne pose de question, personne ne signale un chemin, personne ne vient garantir la validité d'une réponse, personne pour donner des critères valables du vrai et du faux. Pas de Grand Autre pour questionner, légiférer, distinguer, approuver ou condamner. 

Dans Sophocle, Oedipe se découvre "a-theos" : sans dieu, privé de dieu. C'est le statut de la modernité, et c'est ausi le statut de la connaissance, purement humaine, dans l'incertitude de son cours et de ses résultats. Mais c'est aussi une forme de liberté que les Anciens ne connaissaient pas, dont ils n'avaient sans doute pas la moindre idée.

Au sens strict on peut estimer qu'il n'y a plus d'énigme, mais il y a sans doute de l'inconnaissable, il y a cette aporie que le réel, comme le remarquait Démocrite, ne peut se saisir adéquatement ni se dire. Que savons nous de la nature infinie, de la vie et de la mort ? Nous allons de l'avant, nous éclairons des fragments de réalité, nous repoussons les ténèbres, et de nouvelles ténèbres sans cesse viennent remplacer les anciennes. L'ignorance savante remplace l'ignorance native, et nous n'en savons guère ni plus ni mieux.

La vérité se dit : Aletheia, le non voilé, ou le dévoilement. Mais il subsiste vraisemblablement une dimension de Léthé, de voilement, d'inconnaissance que rien ne peut lever. L'ancienne mythologie, qui ne manque pas de pertinence, plaçait à l'origine de toutes choses un fond obscur, impénétrable, à jamais caché et inviolable qu'ils appelaient Khaos (la faille sans bord, l'abîme). Jeté dans l'existence, l'homme oublie (léthé) l'origine, et quand il meurt, à nouveau il franchit le fleuve de l'oubli (Léthé) pour se perdre dans l'inconscience. Notre connaissance est comme un rêve qui oublie qu'il rêve, les yeux ouverts sur l'inconnaissable.