La conception classique et commune fait de la vérité l'adéquation de la pensée ou du discours à la réalité. Est vraie cette parole qui dit effectivement ce qui est, qui ne ment pas, ne se trompe pas, ne s'ilusionne pas. En  ce cas la vérité est de l'ordre du savoir : je sais, je sais que je sais, je dis ce qui est, que d'ailleurs tout un chacun pourra, en principe, vérifier, c'est à dire "faire vrai", attester par la vérification. Je dis que la terre est ronde, on le verra par les voyages autour de la terre. Ainsi  la limite de la vérité est la limite du savoir : on peut toujours espérer que cette limite soit repoussée dans l'avenir, grâce aux progrès de la science et de la technologie. Certains en viennent à rêver d'un Savoir total qui embrasserait toutes les connaissances dans un système général de la nature, lequel à son tour étreindrait toute la réalité dans ses formules exhaustives et définitives. C'est là sans doute une illusion : la marche de la science, pour conquérante et efficace qu'elle soit, montre en même temps que tout progrès de la connaissance fait apparaître de nouveaux continents d'inconnaissance, qui repoussent à l'infini le rêve de totalisation.

Mais ce schéma optimiste est faux encore d'un autre point de vue : il oppose le sujet connaissant à l'objet, il repose tout entier sur l'intention du sujet connaissant, oubliant de fait que le sujet est en tant que tel embarqué dans la démarche. On sait aujourd'hui que l'expérimentateur fait partie de l'expérimentation, qu'il ne peut s'en extraire, que le point de vue adopté par l'expérimentateur détermine en grande partie la nature, les conditions et les résultats de l'expérimentation. La physique classique pouvait croire que le sujet était en quelque sorte abstrait de la démarche, comme effacé dans une totale objectivité. Ce n'est plus le cas dans le domaine quantique. Ni dans les sciences dites humaines, histoire, sociologie, psychologie et autres. Déplacez le point de vue, vous obtenez d'autres phénomènes, et cela à l'infini. Dès lors l'idée même de totalisation du savoir se révèle caduque.

Une activité fondée sur l'intention d'un sujet, fût-il sujet scientifique désubjectivé, ne peut éluder la question du sujet, et encore moins la forclore.

J'en viens tout naturellement à une sorte de renversement de la définition : la vérité n'est pas le savoir, mais le savoir du non-savoir. Formule qui n'est certes pas tout à fait nouvelle, elle est celle-là même de Démocrite, qui pourtant rêvait de créer un système de causalité universelle : nous ne pouvons savoir ce qu'est une chose en réalité. Ou encore : "la vérié est dans l'abîme" - fomule embarrassante et trompeuse, si nous y voyons quelque trou d'obscurité insondable, alors qu'il s'agit, ce crois-je, d'un constat épistémologique : l'homme est ainsi fait et ainsi placé dans l'ordre de la nature qu'il lui est impossible de dépasser les limites de sa condition. L'abîme est moins dans la nature que dans le corps-esprit de l'être humain, tel qu'il est en lui-même.

Nous en venons au paradoxe central de la connaissance : d'une part on peut pousser ausssi loin que possible les recherches, accumuler des savoirs, perfectionner la vision, créer des modèles et des systèmes qui auront leur opérativité et leur efficacité : d'autre part il faut faire sa place à la catégorie de l'impossible, butoir où se heurte toute démarche de connaissance. Par exemple on ne peut penser correctement une origine, que ce soit celle de l'univers ou celle du sujet lui-même. Nul n'est témoin de sa propre conception, nul ne peut voir ni savoir, car pour cela il est nécessaire d'exister avant d'exister. J'en suis réduit à noter quelques dates, quelques circonstances, poser des probabilités, imaginariser ce qui ne se peut connaître. Tout ce que je sais, en quelque domaine, est le fruit d'une reconstruction, savante ou ignorante, instruite ou gratuite, d'éléments disparates dont je reconstitue laborieusement le cours, réduit à une "constitution narrative" qui me tiendra lieu d'identité. Et nous voilà fagottés de bric et de broc, chaloupant notre barque, incertains du passé et ignorants de l'avenir.

J'aime lire et écouter les récits scientifiques sur l'origine de l'univers. Je conçois bien que l'on puisse en quelque sorte remonter le cours du temps en examinant les variations de la lumière cosmique. On fixe des périodes, on décrit des étapes de formation (apparition des galaxies, séparation de la matière et  la lumière etc) et puis soudain on débouche sur l'informe absolu : qu'y a t-il avant, quelle est cette soupe primitive d'où surgit inexplicablement l'incendie apocalytique, prélude cryptowagnérien au foisonnement sidéral ? Ici tout s'arrête, la pensée défaille, l'imagination même rend les armes : nous voici face à l'"abîme" de Démocrite, que nous rebaptisons plaisamment en "mur de Planck" !

Le travail de vérité - car il s'agit bien d'un travail, tripalium, parturition laborieuse et peineuse - s'il est mené comme il se doit, mène à cette subtile humilité, qui ne va pas sans grandeur, de nous rendre, comme on rend les armes au vainqueur, à cette loi de nécessité, qui nous fait être ce que nous sommes, en accord avec l'insondable et souveraine nature.