L'idée de chien n'aboie pas. L'idée de bonheur ne fait pas le bonheur. Bien plus, avez-vous jamais, en suivant les recettes de bonheur, atteint le bonheur ? Et l'eussiez vous atteint qu'un rien, un presque rien, inexplicablement, vous le ravit. Hors de prise, inaccessible au calcul, il est comme le furet "qui court, qui court", présent dans son absence, absent dans sa présence, toujours décalé, à décourager vos attentes et à se présenter là où on ne l'attend plus. Certains ne sont heureux que sous la bourrasque et la cannonade, languissants, pleins d'ennui par temps de paix. La plupart, comme des errants dans le désert, attendent la manne céleste, ou le sauveur du monde, ou n'importe quoi qui comble ou qui rassure. Vous connaissez la chanson : "Plaisirs d'amour ne durent qu'un instant/ Chagrins d'amour durent toute la vie".

Selon l'étymologie le bonheur c'est le bon-heur, le bon augure, ou la bonne fortune. En d'autres termes c'est la rencontre, espérée ou inespérée, d'un événement, d'une occurrence - et d'une subjectivité en mesure de l'accueillir. C'est le miracle d'un instant qui peut bien durer quelque temps, mais qui de sa nature est voué à passer, puisque tout passe. L'amant comblé le sera-t-il toujours ? L'intensité elle même travaille à réduire progressivement la satisfaction. Le temps qui apporte le plaisir est l'ennemi du plaisir. Le roi, qui s'était épris de Marie Mancini, se détourne vers Louise de la Vallière, dont il se lasse, qu'il renvoie, pour batifoler avec Madame de Montespan - qui ne sera pas la dernière. Où donc est le bonheur dans cette valse, ce jeu de chaise musicale ? La vie psychique, pour notre confusion, balance interminablement entre temps forts et temps faibles, plaisir et douleur, satisfaction et déception. Le choix est simple : soit, pour goûter à fond l'exaltation du temps fort, vous acceptez la souffrance inévitable du temps faible, oscillant sans fin du bas vers le haut et du haut vers le bas ; ou bien vous décidez d'établir, autant qu'il possible, un continuum, une constance, une certaine euthymie qui vous privera certes des plus hautes joies, mais au moins vous protègera des extrêmes douleurs. La première solution convient au jeune qui souffre peu et croit au bonheur, la seconde à l'âge mûr qui sait que tout excès se paie dans le corps et la psyché.

Mais à tout prendre il n'existe aucune recette de bonheur. Le passionné qui attend tout de sa passion se précipite dans l'abîme, et l'autre qui se donne pour règle la mesure risque fort de s'ennuyer, ce qui est peut-être pire. Il ne reste au total, pour un être de bon sens et de bonne constitution, que la voie difficile mais plus sûre de la sublimation. Comme l'empereur Vespasien, renoncer au pouvoir et à la gloire, pour cultiver ses roses. Comme Montaigne se créer une "librairie" retirée pour y inviter les Muses. Ecrire, composer, lire, méditer. Causer avec les proches et les amis - philosopher ensemble (sumphilosophein) comme dit Epicure. Toutes ces pratiques ne nous permettent certes pas d'échapper à la dure loi du temps, mais elles confèrent une douceur, une certaine longévité du plaisir qui vaudra comme métaphore du bonheur.