La visée de Pyrrhon, comme chez la plupart des Hellénistiques, était le bonheur. Mais quel étrange bonheur, si loin, si loin de tout ce que nous, aujourd'hui, nous mettons sous ce terme. Et pour commencer le terme même est à dynamiter, car, en toute logique, s'attacher à une notion quelconque c'est immanquablement se fourvoyer. "Bonheur" n'est qu'un mot, un signe linguistique, qui charrie avec lui une somme variable de représentations, souvenirs, images, projections, constructions mentales, lesquels se plaquent comme de la gomina sur "les choses", et nous entraînent dans les défilés obscurs et infinis du désir. Le simple bon sens nous commanderait de faire exploser cette fâcheuse notion de bonheur : non pas du fait que le bonheur serait très difficile, voire impossible à atteindre (analyse classique, chez Kant ou Freud par exemple) en raison de notre nature imparfaite ou du caractère imprévisible de la réalité, mais, plus radicalement, et quelles que soient par ailleurs les données internes ou externes, parce que l'idée de bonheur ruine le bonheur.

Petite observation pyrrhonienne : vous vous promenez tranquillement dans un jardin, vous vous asseyez parmi les fleurs, l'air est doux, vous respirez avec aise et plaisir, vous avez oublié tout ce qui pèse et tourmente. Moment pur, ouverture vaste et profonde. Puis surgit une pensée : serait-ce là le bonheur ? Hélas, vous voilà embarqués : si c'est le bonheur, comment m'en assurer pour la suite, comment faire pour le conserver, pourquoi suis-je si peu capable de l'entretenir et de le faire revenir ? - Il est clair que tout est fichu, votre pensée a détruit la qualité ineffable de l'expérience.

Un pas de plus et vous voyez qu'il n'y a pas de recette : plus vous cherchez, plus l'objet se dérobe. Mais le bonheur, s'il existe, ne saurait être un objet de recherche.

Et nous voilà dans le paradoxe de Pyrrhon : sa "philosophie" se présente extérieurement comme une visée vers le bonheur. Mais cette visée est le fondement de l'aliénation mentale. On est dans la contradiction, du moins sur le plan logique. Mais elle est levée et dépassée dans la méthode. Pyrrhon insiste sur le fait qu"il faut dépouiller l'homme" - le dépouiller de toutes les notions, idées, pensées qui interfèrent entre nous et l'expérience, ou, en d'autres termes, pratiquer la déprise et l'arrêt du jugement (voir l'article précédent) : akatalepsis et epochè. Donc se débarrasser de l'idée de bonheur.

On comprend mieux dès lors le fameux mot d'ordre de non-différence (adiaphoria). Si je fais une différence entre les "choses" - entendons les événements, les processus, les "apparaître" - j'introduis la préférence et la répulsion, je me mets à souffrir, espérant et craignant, et du coup je perds la sérénité et la tranquillité. Or, de Timon, cette sentence : "Le désir est la toute première des mauvauses choses". En clair il s'agit de parvenir sans effort excessif au détachement, aussi bien face aux choses qu'aux processus internes : nous sentons, cela est indéniable, mais il n'y a pas lieu d'en faire une affaire. Cela vient et s'en va, sensations, émotions, idées, mais nous pouvons développer une distance psychique par laquelle nous en devenons pour ainsi dire les spectateurs non affectés, distanciés, in-différents. Un certain continuum psychique, sous la forme placide d'un "témoin", peut prendre le relais des turpitudes du désir, en calmer le jeu par la considération dépassionnée de ce "théâtre" qu'est en dernier lieu la condition ordinaire de l'homme.

C'est en ce sens que je comprends la fameuse "impertubabilité" que la tradition a louée chez Pyrrhon.