Dans la galerie des types celui qui vient en premier, primus inter pares, c'est le poète. Homère génialement originaire, qui dessine souverainement un monde. Hésiode chante la naissance de l'univers et des dieux. Sappho, l'Aphrodite des muses, qui invente l'amour. Puis viennent les Tragiques, tout imprégnés encore de l'élément originel.

Un nouveau type apparaît à l'aube du cinquième siècle, le poète-philosophe, qui combine deux inspirations contradictoires : la tradition homérique - on écrit volontiers en hexamètres dactiliques, comme Homère, on évoque encore les grandes figures de l'épopée, les divinités et les héros, mais le Muthos cède la place au Logos, le souci de la cause chasse l'adhésion confiante à la tradition. Le langage poétique véhicule une pensée affranchie, éprise du vrai, conquérante. C'est Héraclite, inventant une langue oraculaire, hors du canon homérique, mais d'une puissance poétique inégalable. C'est Empédocle exposant, en cinq mille vers, une mythologie rationnelle qui ne doit plus rien à la tradition commune. Ils sont poètes parce qu'ils créent un monde, le font voir et sentir, ils sont philosophes parce qu'ils font la pari de la vérité.

Une telle synthèse ne pouvait durer. Les deux domaines, poésie et philosophie, vont se séparer. Viennent alors les penseurs, les uns dans la lignée de Socrate, les autres dans la lignée de Démocrite. Apparaît alors une nouvelle scission, entre sophistes et philosophes. Je ne sais si l'on peut clairement isoler le type du philosophe en raison de l'extrême diversité des sensibilités et des opinions, lesquelles renvoient à des forces éminemment contraires. Par exemple : qu'est ce qui rattacherait Platon à Diogène ou à Démocrite - si l'on songe que Platon, qui cite à peu près tous ses contemporains, ne parle jamais de Démocrite, et aurait même acheté tous ses ouvrages pour les retirer de la circulation !

Qu'y a-t-il de commun entre le métaphysicien (Platon), le moraliste (Socrate), le physicien (Démocrite), l'encyclopédiste (Aristote), le contestataire (Diogène) - sans parler de Gorgias ou de Protagoras ? Autres objets, autres méthodes, autres projets.

A l'époque hellénistique apparaît encore un autre type : le philosophe-thérapeute. Il faut rappeler que la médecine, à cette époque, se tenait au plus près de la philosophie, à laquelle elle empruntait volontiers des modèles, et inversement. Le souci de la santé physique et mentale, de l'excellence (arêtè), de la vie bonne, va inspirer de nouvelles écoles de sagesse : kunisme, épicurisme, stoïcisme, scepticisme, cyrénaisme. Le philosophe revêt la bure du sage, du médecin, du thérapeute de l'âme, du psychiatre.

Et puis voici un autre type encore, tout à fait nouveau, inclassable, dont il n'existera qu'un seul exemplaire : c'est Pyrrhon, ce Grec qui voyage aux bords de l'Indus, qui se frotte aux écoles orientales, écoute les sages et les mages, qui réalise en lui-même la jonction de l'Occident et de l'Orient, dépassant d'un bond toutes les conceptions en usage, pulvérisant toutes les opinions admises, considérant toutes les choses comme des apparences, et, détaché de tout, vivant dans la parfaite égalité et sérénité. Pyrron est le seul, dans le monde grec, à avoir promu une gymnastique de la vacuité.

Que de types divers et originaux ! L'Antiquité nous livre une galerie quasi inépuisable, car si j'ai évoqué ici quelques uns de ces lascars, il y en a des dizaines d'autres, dont nous savons hélas peu de chose, mais qui sont heureusement consignés dans l'ouvrage fleuri de Diogène Laerce. Puisse ce petit apologue inspirer au lecteur le désir d'aller y voir !