Le trou, s'il est ouvert, est l'organe universel de la jouissance, par où se déversent les détritus, fragments de corps décortiqués, déchets et toxines, et par où pénètrent les effluves et les saveurs du monde. Tout passe par là, entre les bords béants, tactiles et sensitifs. Je dis : jouissance, entendant par là le flux, tous les flux qu'accompagnent les affects, qu'ils soient intenses, voluptueux, irritants, ou quasiment insensibles.

C'est par le trou que nous sommes au monde.

Question : un seul trou, ou mille trous ? Le corps est perforé de mille trous. Mais d'un autre point de vue il n'existe qu'un seul trou, toujours le même en tous les lieux, imposant partout sa logique, son statut, sa loi.

Le corps est une usine à jouir qui jamais ne s'arrête, jamais ne chôme, qui dévore et vomit, assimile et transforme, sélectionne et déjette.

Je dis le corps, mais c'est plus que le corps, c'est la totalité organique et psychique, c'est le ça vivant et travaillant, dont nous ne voyons que la surface.

On voit des trous, mais on ne voit pas Le trou, il est partout et nulle part.

On le figure au centre, c'est commode, cela parle à l'imagination, mais ce n'est qu'une image. Il n'existe pas de centre, il est présent, et invisible, là où se fait telle opération d'échange, avant de se refermer. Mais c'est encore trop dire car il ne se referme jamais tout à fait, il continue de béer et de palpiter.

Lao Tseu disait : c'est l'huis de la Femelle Obscure. Obscure assurément, cette Femelle sans tête, sans visage et sans bras, qui épouse toutes les formes que l'on voudra, insaisissable, omniprésente, "absente de tout bouquet". Mais l'huis est bien réelle, encore qu'inassignable  : incertis locis, incertis temporibus !

De ce qui est vraiment nous ne voyons qu'ombre portée, femelle déchirée, criblée. Fente béante. Mais c'est par là que se fait toute la vie du monde. Ainsi donc ce n'est pas d'être qui est réel, c'est de passer, de couler, de glisser, de traverser, de voyager, toujours ailleurs, toujours au de là, à travers, en partance !

Tout au début était Khaos, immense trou sans bords, d'où surgissent les mondes.