La plupart des rêves ont un contenu et un sens exclusivement personnels. Mais il arrive, c'est rare et d'autant plus intéressant, qu'ils présentent sous forme d'énigme, un enseignement de valeur universelle. Si le sujet veut bien s'y arrêter, et le méditer, il accède à un savoir nouveau qui transforme sa perception de l'existence.

Après quelques péripéties dont je ne dirai rien ici, je vois sur une page imprimée, se détachant nettement, le mot "Existentialistes" - ou plutôt, m'apercevant que j'ai corrigé spontanément ce que je voyais - ExistOtentialistes, ou ExisOtentialistes : le O majuscule se détache nettement, mais j'ai quelque mal à le situer correctement à sa place dans le mot. Il semble en quelque sorte se déplacer, mais toujours au centre du mot Existentialistes. Là dessus, me réveillant, j'entreprends immédiatement une interprétation, me jurant de tout faire pour conserver le souvenir de ce rêve, si étonnant et signifiant, comme un chiffre ou un symbole qui vaut pour moi, mais peut-être aussi pour d'autres.

PLusieurs remarques : si je lis "existOtentialistes" j'obtiens immédiatement "existo", j'existe, ce qui est une heureuse nouvelle pour le sujet que je suis - d'autant que existo implique grammaticalement le "je". C'est aussi, peut-être, une réactualisation personnelle de la démarche de Descartes écrivant : existo, sum, j'existe, je suis.

Si je lis "exisOtentialistes" j'obtiens : exiso,  et donc excision. Ce sujet qui découvre son existence se sait et se reconnaît excisé - ce qui peut paraître affligeant, mais on peut l'entendre comme la révélation d'une donnée structurelle. Symboliquement le sujet est barré, ou si l'on veut écorné, pas-tout, non qu'il lui manque je ne sais objet complétant, mais de ce qu'il ne peut accéder qu'à un savoir partiel, qu'il est sexué et mortel.

Cette dernière idée est remarquablement accentuée et signifiée par le O. Dans le graphisme ordinaire on ne peut distinguer la lettre O du nombre O (zéro). Dans les deux cas nous avons un cercle vide. Les Chinois diraient le vide du Tao. Le zéro est un nombre très particulier qui se définit par l'absence de valeur positive : ni un, ni deux etc. Ce qui en fait un opérateur universel qui permet toutes les opérations et transmutations arithmétiques. Ou encore la pièce vide, le trou, qui permet de faire glisser toutes les autres pièces : élément paradoxal qui existe de n'être pas rempli, une sorte d'absence qui favorise toutes les présences.

Il est d'autant plus remarquable de rappeler que zéro vient de zeffero, chiffre - chiffre premier, structurellement antérieur à tous les autes chiffres, même si historiquement le zéro n'a été créé que très tard (il était inconnu des Grecs et des Romains dont les numérations étaient de ce fait très compliquées et fort peu opératoires).

L'excision révèle le zéro, le vide constitutif, qu'il ne faudrait surtout pas confondre avec le non-être - c'est là que Pyrrhon était un penseur génial. Ce vide ne renvoie pas davantage au manque, comme on croit souvent. Au sujet qui accède à sa vérité il ne manque rien, et il en a fini pour de bon avec la quête insensée, futile et désespérée de l'objet qui viendrait combler le manque. Distinguant soigneusement le "vide" structurel du vide creusé par le manque il sait qu'aucun objet au monde, et dans d'autres mondes, ne saurait saturer la béance constitutive. "On ne l'y prendra plus".

Est-il besoin d'ajouter que nos religions, nos idéologies, nos croyances, et le jeu formidable des pressions et obligations, tirent leur efficacité de cette confusion, laissant croire qu'il existe une solution à notre mal de vivre, et nous embarquant tous sur le vaisseau du manque à être, égrenant la liste baroque des objets et valeurs dont nous croyons manquer, et nous voilà bavant sur la nef des fous, de génération en génération...

Structurellement rien ne manque. Mais aussi : il n' y a rien à faire, dans les deux sens : on n'y peut rien quoi qu'on fasse - et - il n'y a rien à produire, à travailler, à réaliser. Dans les textes bouddhiques il est dit : de toujours règne, qu'on le sache ou non, l'esprit d'Eveil. Mais au total il vaudrait mieux s'en apercevoir avant que de rendre l'âme et les armes.