C'est ma pratique à moi, mon exercice spirituel - encore que ce terme de spirituel me semble surchargé de notations douteuses - de me déprendre par degrés de toute référence, de toute notion de sens, de valeur et de finalité, m'efforçant au dépouillement intégral, considérant la viduité du ciel, l'indifférérence du sort, la vanité de nos représentations, la non-signifiance universelle comme une donnée infrangible et définitive. Ce n'est pas facile, compte tenu de notre farouche besoin de croire, de notre tenace désir de sens et de valeur, de notre incorrigible narcissisme, lequel nous persuade si aisément que nous ne sommes pas ici en vain, qu'une secrète nécessité, une volonté supérieure sans doute, nous a placés là où nous sommes, et nous enjoint de réaliser quelque oeuvre indispensable à la marche du monde. "Plutôt le délire que la froide considération des faits", telle serait notre devise, si l'on suit la pente naturelle de l'esprit, telle est l'ordinaire disposition humaine, de laquelle on ne se retire que par une violente volonté du vrai, une sorte de conversion à l'envers, laquelle, nous détournant de l'intelligible, nous mettrait brutalement face au vide.

"Il est bien difficile de dépouiller l'homme" disait Pyrrhon. Il voyait bien comment son intuition de l'adiaphoria - la non-différence de toute chose - heurtait le sens commun, la volonté de sens, l'hypostasie du sens.

Aussi, je ne recommande à personne une voie si peu praticable, et dont on se demandera à quoi elle peut bien mener. Mais je constate aussi qu'elle a été suivie par d'éminents penseurs du passé, qui en font témoignage dans divers écrits parfaitement réjouissants. Notre époque y est particulièrement rétive, qui veut avant tout de l'utile et du négociable. Raison supplémentaire pour s'y adonner. 

Je ne sais où elle mène mais il se trouve que je l'épouse avec délectation, d'autant plus qu'elle est difficile, et qu'il me faut opérer perpétuellement une sorte de rééquilibrage mental pour en reprendre le cours. Mais quand je l'abandonne, cédant à quelque inspiration du croire ou du désirer, je m'en repends aussitôt, m'en afflige, puis en ris, et me reprends, heureux de m'être surpris à délirer, doublement conforté d'avoir repris bien vite la bonne direction. Le pyrrhonisme est une volonté, non un état. Mais au bout - s'il y a un bout - il se pourrait qu'il soit un état, j'entends une disposition constante, un style, un ethos - une véritable ethique.

Pour l'heure je me découvre en moi, en raison sans doute des avancées de ma méthode, une singulière, voire miraculeuse, liberté : qui donc pourrait faire accroire à quelqu'un qui a suspendu toute croyance, toute possibilité même de croyance, une doctrine quelconque, un article de foi, une "vérité" - quand l'essence de la vérité réside définitivement dans le non-attachement, la suspension, la certitude que toute représentation est un leurre, un cache-misère, une occultation de la faille. "Au début était Chaos", mais au milieu aussi, autant qu'à la fin. L'existence est une errance, qui jaillie du trou retourne au trou. Tout le reste est littérature.

Le seul, le vrai problème éthique réside en ceci : comment errer? quelle qualité d'errance vais-je cultiver? Croupir dans le sentiment de la perte irrémédiable, traîner l'acédie, la nostalgie et la mélancolie, ou, définitivement décollé, me réjouir du voyage? Ulysse, jusque dans les bras délicieux de Calypso rêve de revenir à Ithaque, soupire, se lamente, et verse des larmes amères. Puis revenu chez lui, ne voilà t-il pas que ce diable d'homme trouve aussitôt un prétexte pour reprendre la mer. Gageons que cette-fois ci, libéré de la passion du retour, il saura immensément se réjouir de la valse des vagues, du soleil qui se lève et se couche, de toute la ténèbre et de toute la lumière du monde.