"Sur les ailes du temps la tristesse s'envole

                     Le temps ramène les plaisirs".

Sagement La Fontaine signale l'action ambivalente du temps, qui détruit tout à terme, et ne cesse de créer de la nouveauté. Mais cette nouveauté n'aura de charme qu'à la faveur du plaisir. L'endeuillé n'a pas de plaisir - on parle, en langage psychiatrique, d'anhédonie ou d'anaphrodisie - parce que l'objet aimé, et perdu, monopolise toutes les capacités affectives : "un cloître est l'époux qu'il me faut". Tous les autres objets du monde sont dramatiquement aspirés dans le vortex de la douleur et du ressassement. La mélancolie est cette disposition quasi mystique à éterniser la douleur comme un viatique précieux, parce que la douleur est le signe patent de la présence de l'absent. "J'aime mieux ma douleur que la vie".

Il n'y a pas de recette pour guérir d'un deuil. On dit que c'est le temps qui guérit. C'est intervertir l'effet et la cause. C'est quand le deuil s'est accompli que le temps revient dans la conscience, ouvrant de nouvelles perspectives et favorisant la quête de nouveaux objets de désir. Le plaisir revient tout doucement, et "les jeux, les ris, la danse/ Ont aussi leur tour à la fin/ On se plonge soir et matin/Dans la fontaine de jouvence."

Oserai-je le dire ? Cette dialectique de la perte et de la trouvaille, qui égrène ses faveurs ambivalentes tout au long de la vie, il faut une sorte de résolution héroïque pour la maintenir, la vivifier dans les dernières années de la vie, quand tant de forces contraires invitent au découragement, à l'abandon, à la résignation. Dans le discours commun le plaisir est l'apanage de la jeunesse, et l'on voit d'un mauvais oeil le barbon impénitent s'évertuer à saisir les instants qui passent, à prétendre encore goûter le sel de la vie, et comme Montaigne, voyant que tout passe, saisir d'autant le plaisir pour le vivre doublement. Certains vieillards incorrigibles s'amourachent d'une jeunesse. D'autres sont saisis d'une frénésie de voyages, courant le monde à la recherche de je ne sais quoi. Mes plaisirs sont plus simples, plus faciles. Mais c'est par eux que je maintiens un certain rapport à la vie, et sans eux je ne vois nulle raison de vivre.

Je ne puis concevoir cette idée répandue qu'il faut vivre, et continuer à vivre, pour tel ou tel qui aurait besoin de vous, ou pour une cause, un idéal et tutti quanti. Vivre n'est pas un devoir dont il faut s'acquitter. Même l'écriture, ou la philosophie, qui me tiennent tant à coeur, ne valent que par le plaisir que j'y trouve, redoublant en quelque sorte, par la parole, l'exercice du vivre. Je suspecte les tenants du devoir de n'être que des hypocrites, dissimulant leur véritable intention derrière des discours vertueux qui ne trompent qu'eux-mêmes.

Bref, toute cette fricassée pour en venir à ceci : il ne faut pas renoncer. D'avoir sondé si profondément les arcanes de la psyché eût pu avoir comme effet une dissolution universelle, à laquelle j'échappe fort heureusement par une sorte de saut, un redressement d'équilibriste, et je vois avec bonheur les arbres dans la lumière, hautes sentinelles bardées de fortes branches, et si tel ou tel fléchit sous l'action du temps, d'autres et d'autres encore se dresseront demain dans le ciel. Ce n'est pas une consolation, c'est le mouvement universel de la nature, qui est le nôtre aussi bien.