Un saut, un redressement d'équilibriste, disais-je. Je pourrais dire aussi : athlétique. "Nous ne savons pas ce que peut un corps" mais nous voyons d'expérience qu'il peut beaucoup, et que dans certaines situations extrêmes, quand tout semble perdu, c'est bien le corps qui nous sauve. Encore faut-il bien se garder de concevoir le corps à la manière de l'anatomiste et du physiologiste, qui ramènent tout l'édifice somatique à des mécanismes, à la fois très simples et très sophistiqués. Par corps j'entendrai plutôt un réseau complexe de forces, d'instincts, de pulsions, de mouvements, de tendances et de répulsions qui se développent indifféremment sur le versant proprement corporel (le mouvement et la rétractation) que psychique (l'appétence et la répulsion). En termes plus simples : le corps c'est tout ce qui n'est pas la conscience, c'est tout ce qui n'est pas commandé, dirigé par le processus de la conscience.

A titre d'illustration : si l'on veut se donner une représentation éclairée de la pulsion on se heurte d'emblée à l'impossibilité de distinguer ce qui relève du corps et ce qui relève du psychisme. La pulsion orale met en jeu la bouche, les lèvres, le palais, l'appareil digestif, dont on dira qu'ils sont investis par la libido. Mais peut-on séparer la libido de la source corporelle, et de la satisfaction corporelle ? De même pour les pulsions anales, urétrales, phalliques et vaginales. La pulsion vient du corps et retourne au corps, qui est inévitablement le lieu du plaisir et du déplaisir. C'est bien le corps qui jouit, comme c'est le corps qui souffre, et cela chacun le sait et le vit.

Je vois aussi que c'est le corps qui veut vivre, alors que la pensée, et la conscience, peuvent se détacher de cet élan, voire se retourner contre la volonté du corps, préférer le non-être à l'être, et parfois choisir la mort volontaire. Chaque corps manifeste une volonté stupéfiante à vaincre les obstacles, à persévérer, à s'obstiner contre vents et marées, encore un peu de vie, encore et encore. Voyez comment la plus modeste plante soulève la pierre, se fraie un passage, se redresse quand elle est blessée. Comment certains organismes gravement atteints réparent les dommages. Et tout cela se fait tout seul. Medicus curat, natura sanat : le médecin soigne mais c'est la nature qui guérit.

L'intelligence, constatant la toute puissance de cette énergie, hésite entre l'admiration et l'accablement. Car enfin tout cela, pour-quoi ? Telle antilope a pu échapper au tigre, et la voilà sauve pour quelques heures. Demain matin recommencent le même scénario, la même panique, la même fuite, et peut-être se trouvera-t-il une panthère plus rapide, qui brisera la nuque de l'antilope. On repousse tant qu'on peut la mort, et face à cette échéance fatale, que représente une heure de plus, un jour de plus ? Je doute que l'antilope se pose la question. L'antilope vit et veut vivre, voilà tout. Du point de vue du vivant il n'y a pas de pourquoi, ni de si, ni de cause, ni d'effet. Pour l'intelligence c'est une énigme insoluble : elle ne peut que constater, s'affoler, ou se résigner.

C'est par ces considérations que l'on peut approcher de la question : que peut un corps ? La puissance propre du corps est pour chacun une inconnue, dont il peut bien découvrir certains aspects, dans l'effort, dans la maladie, dans l'amour par exemple, mais sa vitalité, et le fond dont procèdent toutes ses expressions et manifestations nous restent largement impénétrables. En tout cas c'est une maladie furieuse que de croire que l'esprit, ou la conscience, puissent en acquérir une maîtrise intégrale. Acceptons plutôt de ne pas tout comprendre, et remettons-nous en pour le reste à l'instinct vital qui nous guide.