Ce qui différencie la poésie de la prose ne se ramène pas à une question de présentation, de mise en forme, ni même de rythme. On peut toujours versifier et rimer, cela ne fait pas encore un poème. Ni même de distinguer des thèmes réputés poétiques que par tradition on abandonne au poète, supposé en parler en connaisseur. Tout cela est secondaire, et ne permet pas de capter l'originalité de l'esprit poétique. En fait il faut chercher en amont, dans la disposition très particulière qui fait le poète : un rapport singulier à la langue, un rapport singulier au réel.

Selon mon expérience, l'émotion poétique surgit dans une sorte de débâcle du langage. Comme si les mots ne renvoyaient plus à des contenus traditionnels et conventionnels, comme déconnectés, échappés à l'ordre commun, et jouissant d'une sorte d'autonomie, avec une pesanteur particulière, un grain, une teneur, une résonance, une couleur, un rythme tout à fait étrangers à l'usage ordinaire. Le mot est devenu chose - en veillant à donner à ce mot l'extension maximale, sans connotation négative - comme est chose l'ombre sur un mur, une flaque d'eau où tremble un reflet, un air de musique soupirant dans les lointains, une plage de soleil, un fragment de phrase qui surgit brusquement dans la conscience, entraînant dans son sillage des évocations infinies. De là ce caractère fragmentaire, discontinu, apparemment absurde et décousu des associations, qui feront peut-être un poème. Mallarmé disait : "C'est avec des mots que l'on fait un poème". Rien de plus vrai, encore faut-il ajouter que ces mots ne sont pas les mots "de la tribu", ou plutôt, ce sont peut-être les mots de la tribu, mais ils ont un statut tout autre, non point comme référence à l'ordre connu, comme désignations de réalités communément admises et cataloguées, mais comme "percepts", images acoustiques d'une sensation et d'une émotion valant pour elles-mêmes.

On devine sans peine qu'une telle expérience ne peut se produire que dans un état psychologique très particulier. Je parlais de débâcle : l'ordre symbolique traditionnel a vacillé, ouvrant à une sorte de désarticulation, où les éléments, les mots, les fonctions, comme distordus et déchaînés, s'en vont à la dérive, ouvrant des brèches, des trous, des vides, et vibrant, et sonnant, au bord du vertige, aux franges du réel. Etrange déroute, inquiétante, où menace l'asymbolie, et qui pourtant, par un redressement extraordinaire, par l'accueil de ces fragments, leur écoute et leur redistribution, fera naître un nouvel ordre, celui du poème, sans rapport avec le monde commun, et qui sera à lui-même son ordre et sa légitimité. Du poème on dira comme on disait d'Apollon : " il ne montre ni ne cache, il fait signe". Il fait signe vers un lecteur-poète qui le lira, le dira pour lui même, comme signe d'une expérience à vivre pour lui-même.

La poésie est cette expérience intime de la proximité du reél. C'est là sa source. C'est de là que procède une parole qui ne peut se tenir que de la perte préalable de tous les repères, surgissant de très loin, et faisant signe de la part perdue qui est en chacun de nous.