Je lis parfois des romans. Mais à dire vrai je suis un médiocre lecteur, qui commence un livre, et très souvent oublie de le poursuivre. Entre temps mon esprit s'est détourné vers d'autres sujets. J'y reviens quelquefois, me promettant de le reprendre et de le finir. J'ai commencé la lecture d'"Au dessous du volcan", de Malcom Lowry, j'en ai reconnu l'extrème qualité, et pourtant j'ai abandonné au bout d'une centaine de pages. Je l'ai repris depuis au moins trois fois, avançant d'une quarantaine de pages - sur une période de dix ans - et à présent je dois avoir lu la moitié du livre. Je me promets néanmoins de le reprendre un de ces jours, car, encore une fois, ce livre est exceptionnel, mais il se trouve que je ne parviens pas à pratiquer une lecture suivie. Ce qui fait que j'ai commencé une grande quantité de livres et fini à peu près aucun - sauf les livres qui n'excèdent pas une centaine de pages.

C'est rarement le livre qui est en cause, c'est moi. Cette débilité intellectuelle, que rien ne parvient à corriger, je la vis tout autant dans la philosophie : je ne suis à l'aise que dans l'aphorisme, la sentence, le court traité qui ramasse les choses en quelques formules frappées au marteau. Ce qui fait que je respire à l'aise dans la poésie : vitesse, précision, concision, élégance.

L'esprit poétique ne prédispose pas au roman. J'honore ces grands romanciers qui "promènent un miroir le long du chemin", comme disait Stendhal, rendant sensible l'âme d'une époque, brossant de vigoureux caractères etc, mais j'aime encore mieux la biographie d'un peintre ou d'un grand politique. Je m'intéresse fort à la psychologie, dans tous les domaines, plus qu'aux tableaux de société. Cette bizarrerie de mon esprit fait de moi un "amateur", dans les deux sens du mot, aimant et pusillanime. Je dirai de moi, comme le grand La Fontaine : "papillon du Parnasse",  papilonnant, virevoltant, jamais assis, jamais content.

Il y a en moi je ne sais quelle in-quiétude, quelle inaptitude constitutionelle à l'ici, quelle étrange soif d'ailleurs, d'avant et d'après, qui fait l'âme excessivement mobile, insatisfaite et batifolante.  Aucun intérêt durable, aucune entreprise à long terme, aucun travail - mais aujourd'hui ceci, et demain cela, avec des virements brusques, des écarts vertigineux, en avant et en arrière, selon l'humeur et le caprice. Mais après tout, c'est encore une manière de faire, congruente en somme à une manière d'être, et qui a aussi ses avantages.

J'ai un sens aigü de la discontinuité. Je le sens en moi, je la sens dans les choses. Je vois couler et rouler tout ce qui m'environne, et je le sens en moi plus encore. D'aucuns, me considérant de l'extérieur, n'en croiront pas un mot, parce qu'ils voient un personnage réglé, régulier, répétitif, prévisible dans sa conduite ordinaire. Oui, mais c'est le personnage, c'est à dire le masque. Sous la croûte de peinture, comme chez Leonard de Vinci, voyez la complexité, l'embroullamini, les traits disruptifs et convulsifs, tout le jeu déchaîné des forces obscures qui luttent entre elles, se répondent, se contestent et s'organisent, tout ce grouillement inapparent qui conditionne le surgissement de l'oeuvre d'art, et de la pensée.

Oui, j'aime lire les biographies des peintres, des  poètes, mais des philosophes aussi : quels sont, chez tel et tel, le désir, la passion, la révole, la rage qui l'animent, dont l'oeuvre faite témoigne, mais souvent à contre -temps, laissant deviner, par fragments, une mélodie discrète, quasi imperceptible, mais qui laisse entrevoir, derrière les grandes lignes majestueuses, une autre philosophie, inconnue des universités, qui fait signe vers une tout autre vérité.