Le degré zéro de l'écriture c'est le silence de la feuille blanche, qui, à son tour, se différencie entre le  mutisme et l'aphasie. Par mutisme il faut entendre la forme pathologique, où tout l'appareil du langage est pour ainsi dire bloqué dans la gorge. L'aphasie, qui lui ressemble de l'extérieur, est tout au contraire cette réserve de vacuité où se tient celui qui en sait trop pour dire, qualité pyrrhonienne par excellence. L'aphasique est au plus près du réel.

Le degré un serait la poésie : c'est un subtil mélange de l'aphasie et de la parole. L'aphasie est bien là, encore, dans cette expérience de l'impossible, cette trouée où vacille le sujet, les yeux ouverts sur l'abîme, d'où sourdent, par bribes et saillies, quelques fragments de phrase, qui font des vers, entre sens et non-sens, qui ne s'adressent à personne en particulier, mais qui s'imposent au sujet comme des évidences incompréhensibles. Disposition oraculaire : le réel est encore là, mais le sujet s'en écarte, tout en recueillant encore des impressions discontinues, qu'il recueille et consigne. Parfois suivra le travail de composition, mais toujours en second lieu, qui mènera le texte vers un achèvement. Mais dans cette dernière phase l'intuition a déjà perdu de sa fraîcheur, de son tranchant : le souci du sens risque fort d'étouffer la spontanéité.

Dans son esprit authentique la poésie est au plus près de l'originaire.

Le degré deux c'est la prose, discours philosophique, littéraire ou scientifique. Le processus secondaire y est tout puissant : organisation, contrôle, ordre des raisons, efficacité, communication. Quelquefois, par un trait de génie comme on voit dans Montaigne, la prose se met à chanter, et la poésie revient entre les lignes, subvertit le sens, déchire la toile. On entend soudain quelque chose d'inoui, qui fait danser. C'est par là que l'écrivain se sépare de l'écrivant. Et la littérature de la science.

On obtiendrait de la sorte trois positions stucturales :

le degré zéro c'est le réel 

le degré un c'est le sujet face au réel : sujet de la parole, expressivité

le degré deux c'est le sujet du savoir, dissimulé derrière le savoir, ordre du discours

S'il est parfois nécessaire d'assumer la position du savoir pour transmettre une expérience, il est bien clair que le savoir est une forme abâtardie de la philosophie, laquelle ne peut naître, et s'expérimenter, que dans une intimité problématique avec le réel. Mais de cela je me suis longtemps expliqué par ailleurs.