Le jeune aime l'âpre et le dur. Le moins jeune aime le tendre et l'aimable. Les amours du vieillard ont je ne sais quoi de vif et d'amer, printemps tardif au coeur de l'automne. Comme ces grappes oubliées lors de la récolte, qui font le délice du glaneur. " Et je ne sais quoi d'amer jusque dans le calice des fleurs".

Le vieillard amoureux nous fait rire, n'est-il pas ridicule de jouer au jeune homme quand on est un barbon ? Mais lui ne se sent pas ridicule, son coeur est jeune encore, croît-il, hélas, bientôt son corps le lâche. Il adjure les dieux : "Encore un peu de joie, encore quelques instants de bonheur !" Bonheur fragile, émouvant, tout pénétré d'angoisse, avant la décrépitude.

Montaigne, sur le tard, voyant fuir de partout la vigueur et la santé, décide de sentir doublement, retenant autant qu'il pût la fuite du plaisir, se faisant réveiller en pleine nuit pour mieux savourer la volupté du dormir. Mais comment, éveillé, goûterai-je le sommeil ? Tout au plus puis-je savourer le déiice de l'endormissement, douce vague qui m'emporte, et déjà je ne suis plus là.

Peut-être bien les plus authentiques plaisirs ne sont-ils pas dans l'extrême de la volupté, dans l'intensité et l'effervescence, mais dans le doux laisser-aller du corps, dans l'abandon de toute volonté, de tout désir, dans le consentement sans reste au temps qui nous emporte. Glissade silencieuse. Dans ces instants miraculeux nous expérimentons qu'il n'est rien de plus doux que d'être libérés de ce moi encombrant qui calcule, interprète, ratiocine, jamais content, toujours souffrant.

C'est une porte ouverte sur une autre perception. "Laissez-vous couler comme une pierre au fond de la rivière". Recommandation insupportable à qui n'a pas l'expérience heureuse de l'abandon. Mais je dirai plutôt : "laissez vous  flotter comme une brindille au fil de la rivière".

Quand j'étais gamin, j'aimais, du haut d'un pont, considérer longtemps l'eau qui passe, et bientôt je sentais positivement le pont se déplacer, comme un bateau, je voyageais, surpris et enchanté, vers des horizons fabuleux - puis je revenais, je voyais à nouveau que c'était bien la rivière qui coule et non le pont : quelle déception ! Mais après tout, je pouvais refaire l'expérience à volonté, et reprendre mes voyages. - Nous croyons être solides sur un pont immobile et c'est le pont qui s'en va avec l'eau qui coule, et nous aussi, irrévocablement nous coulons !