« Quand on sait avec certitude que rien n’a, au fond, d’existence, qu’on ne peut rien trouver et qu’on n’a alors rien sur quoi s’appuyer, se fixer, qu’il n’y a pas de sujet ni d’objet, plus aucune pensée erronée ne s’agite… »

Et encore :

« …sans vous appuyer sur rien, sans vous fixer nulle part, en restant tout le jour comme un idiot qui se laisse porter par le courant des choses. »

Ces deux citations proviennent des Entretiens de Houang Po. J’aime à penser que si Pyrrhon avait écrit, il eût pu les écrire. La conjonction des deux esprits est remarquable.

D’abord l’affirmation de la vacuité : « rien n’a au fond d’existence » ne signifie pas qu’il n’y a rien (thèse nihiliste) mais que rien ne possède de réalité substantielle. Ni Etre ni Non-Etre. La fin du second paragraphe énonce l’idée de la mutation et transformation perpétuelles : « le courant des choses ». Héraclite – dont se réclament les pyrrhoniens – tout comme Bouddha, expriment en termes comparables l’intuition de la mobilité universelle qui ruine toute idée de permanence et de substance.

Il s’ensuit qu’on ne peut trouver aucun point fixe, ni dans le monde ni dans le moi. Les quatre éléments (terre, eau, air et feu), les agrégats qui composent le moi (corps, sensations, perceptions, constructions mentales, conscience) tout est fluant, emporté dans le « courant des choses ». Pyrrhon dirait : il n’existe que des apparences selon le temps. C’est en vain que l’on cherchera une identité stable sur laquelle bâtir une science certaine. Et c’est en vain que l’on cherchera quelque principe universel, ou quelque valeur indiscutable pour fonder la conduite.

Bodhidharma : « Tout est vide, rien n’est sacré ».

Suit la négation – qui choquera plus d’un – du sujet et de l’objet, en conséquence, du principe si généralement admis qui fonde toute connaissance. Le sujet est une « notation commode », opératoire dans le champ de l’existence ordinaire, mais sans fondement dans l’ordre du réel. Et de même, l’objet est construit par un « savoir » conceptuel ou pratique, alors qu’il n’y a pas d’objet dans le réel.

Pyrrhon de même refuse toute réalité à l’ «objet » qui n’est pas un étant (eonta) mais un quelque chose qui apparaît, et qui n’est pas plus ceci que cela – sans identité.

On s’étonnera sans doute de l’étrange bout de phrase où Houang Po déclare que le sage sera « comme un idiot qui se laisse porter par le courant des choses ». Hé, souvenons-nous que l’idiot c’est originellement celui qui s’est écarté des normes communes et qui vit selon une autre loi, toute intérieure, sans se soucier des idées et valeurs communes. L’idiot n’a rien à prouver, rien à faire, il est libre.

Je doute que l’on soit jamais allé plus loin dans la contestation sans reste des conceptions traditionnelles. Mais il serait erroné d’y voir quelque anarchisme échevelé. Car enfin il n’y a qu’un monde et c’est dans ce monde que l’on vit, quoi qu’on en ait. Toute la difficulté sera d’être mêlé à l’ordinaire marche du monde, travail, économie, politique, d’y agir en respectant les normes selon la distinction du sujet de l’objet, tout en sachant par devers soi que tout cela n’a guère de réalité si ce n’est d’opinion et de convention,  en somme d’y être sans cesser de n’y être pas.

Mais c’est là encore trop dire. Viendra peut-être un moment où cette opposition elle-même cessera, où du même regard se percevra la « forme » et le « vide » puisqu’en somme tout se réduit aux apparences.