Spontanément chacun estime que le rapport sujet-objet est une donnée immédiate de la conscience. Sentir c'est sentir quelque chose, désirer c'est désirer quelque chose, penser c'est penser quelque chose. Et chacun posera, sans autre forme de procès, que cette activité de sentir, de désirer et de penser est l'acte d'un sujet. On en conclut au rapport nécessaire, indépassable du sujet et de l'objet. Nietzsche demandera fort pertinemment si, en cette affaire, nous ne sommes pas prisonniers de la grammaire, laquelle organise toute pensée selon la triade : sujet, verbe, complément. Imaginez une autre grammaire, une autre langue, et vous aurez une autre conception du monde. Nous disons : l'homme construit sa maison. Un indien hopi dira: ça maisonne. Il n'a pas besoin de poser un sujet à l'origine de l'action, car l'action se déroule spontanément selon les lois de nature, l'homme agissant ne se pose pas hors nature, mais inclus dans le grand cycle des processus impersonnels. On voit de plus que le fameux rapport sujet-objet est absent : la maison elle-même. n'est pas pensée comme un artefact issu d'un projet conscient et délibéré, mais une sorte d'excroissance végétale qui se développe spontanément. C'est la langue qui structure le rapport au monde, et comme nous vivons et pensons dans la langue, nous croyons naïvement ce que la langue nous invite à penser.

Un autre remarque intéressante peut se faire au sujet du verbe être, qui, depuis les Grecs, occupe une place centrale dans la pensée. Songez à Parménide : l'Etre est, le Non-Etre n'est pas. Fort bien, mais de quoi parlons-nous ? S'agit-il d'une copule, comme lorsque je dis : le camembert est mou, ou d'une pétition de principe : être est - laquelle ne fait que répéter le même mot en variant la déclinaison. D'après ce que crois savoir, la langue chinoise ignore ce verbe qui a obsédé l'Occident jusqu'à la nausée.  Le chinois dira : "froide montagne", ou "montagne froide" là où nous dirions : froide est la montgne, ou, la montagne est froide. Remarquons que l'usage copulatif du verbe être n'ajoute strictement rien à l'idée. Dire "montagne froide" est parfaitement suffisant et explicite. - S'il s'agit au contraire de marquer par le verbe Etre quelque dignité supérieure, quelque essence ou idée de perfection métaphysique - l'Etre est, le Non-etre n'est pas - il ne peut s'agir que d'une mascarade philosophique, d'un fétichisme de la pensée qui fait consister fantasmatiquement une absence de pensée. Dire "l'être est" c'est ne rien dire en feignant de dire quelque chose.

Ma question était : sommes-nous définitivement condamnés à sentir, désirer, penser dans l'orbe de la distinction du sujet de l'objet ? Et encore : sommes-nous condamnés à poser le sujet comme étant, et l'objet comme étant, c'est à dire comme des êtres face à face, noués en un dialogue indénouable ? Je tente, depuis longtemps déjà, de penser en dehors de ces sillons, tout en reconnaissant l'extême difficulté de la chose, en raison notamment des stuctures impératives de notre langue.

D'autres approches sont possibles. Par exemple celle-ci : Bouddha déconstruit le sujet, lequel n'est pas un être (ni substance, ni permanence, ni "soi") mais un flux. Un flux formé de flux, sensoriels, affectifs, perceptifs, conscientiels. Cette vacuité du sujet (qui n'est ni être ni non-être) est évidemment dissimulée, oubliée, méconnue dans l'usage ordinaire qui rétablit le rapport sujet-objet. Mais la démarche inverse est possible, et salvatrice : revenir du rapport aveugle du sujet et de l'objet à la "vision pénétrante" (vipassana) qui rétablit le juste rapport. En somme on vivrait selon deux logiques exclusives l'une de l'autre, tout en ayant le pouvoir de passer de l'une à l'autre. Mais celui qui en est capable sait bien que l'une est purement fonctionnelle et illusoire, et l'autre seule vraie.

Il s'agit en somme de développer une conscience autre qui reconnaisse une certaine légiltimité au rapport sujet-objet tout en sachant s'en écarter, la contester, la relativiser. Sujet et objet sont des constructions langagières et mentales qui fixent les choses en objets, en étants (eonta), en ressources et en pouvoirs. Nous y reconnaissons la marque spécifique de l'home faber et de l'homo economicus, friand de ressources comptables, artisan, commerçant, industriel, politique et gestionnaire. C'est au prix d'un détournement proprement vertigineux que nous pourrons revenir à une perception originaire - nous l'eûmes dans les meilleurs moments de notre enfance - où ce qui se donnait à nous c'était le flux universel, où la séparation entre dedans et dehors, sujet et objet, n'avait pas encore creusé son sillon destructeur.