Par ma fenêtre ouverte je vois une myriade de feuilles délicates, d'un vert tendre, très doucement remuer sous la brise, dans le ciel bleu de printemps. Mais tout cela je le dis parce que je veux décrire, et pour décrire il faut des mots, lesquels vont inévitablement déchirer, morceler ce qui était d'abord une perception globale sans langage. C'était un moment de pur bonheur : je regardais, ou plus exactement, je voyais, quoi ? un tableau d'ensemble, une masse indistincte de formes et de couleurs, avant que par un fâcheux mouvement intérieur, je n'en vienne à décomposer, à nommer. Mouvement inévitable - et si dommageable ! Il y avait "quelque chose", évident par soi, la gratuité d'un être-là sans concept, la présence offerte et suffisante. Un mot suffit, un seul, pour tout effacer.

Le langage abolit la pure présence au monde, nous arrache et nous resitue dans un autre monde, celui de la convention, de l'artifice, de la nomenclature. Nous y vivons tous, et ne pouvons faire autrement. C'est l'imposition universelle de l'ordre symbolique, lequel distribue les fonctions, les rôles, les devoirs, assignant tout un chacun à une place déterminée, à partir de la quelle il perçoit et organise ce qu'il croit être le monde, qui n'est qu'un monde pour lui forgé par le monde pour tous. Tout cela est socialement fort utile, fort consistant, mais cette consistance elle-même ne repose sur aucune base, si ce n'est la convention.

Ce que je voulais noter plus haut c'est qu'un autre regard, une autre perception est possible, même si elle est exceptionnelle, trop rare, survenant au détour, lorsqu'on s'abstient de désirer et de vouloir, surgissant pure et vierge dans l'inattention, à la faveur d'une distraction, dans un esprit qui ne pense pas :

                             "Le pur surgissant

                              Est une énigme".

Bergson avait dit quelque chose de juste : l'artiste, parce que sa perception est détachée de l'utile, est spontanément ouvert à la mobilité, à l'être-là des choses. Oui, mais il faut aller plus loin encore. Cette disposition d'ouverture dont je parle n'est pas l'exclusivité de l'artiste - il n'est pas même certain qu'elle soit le propre de l'artiste.

Que signifie Pyrrhon lorsqu'il déclare qu'il n'existe que des apparences ? Cela signifie d'abord qu'il est vain de chercher un être derrière les apparences, à la manière des idéalistes sectateurs de l'Etre. Mais aussi qu'il n'est pas question de noyer les apparences dans le non-être, ou le néant. Donc il faut se débarrasser de l'être et du non-être. Les apparences surgissent et passent, c'est là leur mode d'existence. Or ces apparences sont "égales" - les différences que nous introduisons sont le fait du langage qui distribue les choses en catégories (utile, inutile, bon, mauvais, juste, injuste etc), inégalité de valeurs qui ne tient que par la souveraineté de l'ordre symbolique. Supprimez ce critère vous avez l'égalité de tous les phénomènes. Dans l'ordre du réel tout se vaut, tout concourt à tout. D'où ces conséqences remarquables : les apparences sont "également in-différentes, im-mesurables in-décidables". C'est évident si vous consentez à vous déplacer hors de l'ordre symbolique dans l'orbe du réel comme tel.

Les apparences, dégagées de tous les caractères d'attribution sociale, de tout concept, de toute emprise, sont le réel, la manifestation sensible du réel, sans nul arière-monde, sans haut et sans bas, sans notation de valeur, hors langage, jaillissement inépuisable. Dans le Zen on dit que les formes sont vides : sans qualifications conceptuelles. Mais aussi que le vide est la forme : nullement un néant mais la prolifération des formes - ou des apparences.

Ces remarques nous invitent à un extraordinaire voyage, mais un voyage sur place : point n'est besoin de gravir l'Himalaya ou de sonder les profondeurs de l'océan. Il suffit de voir cet arbre paisible, ou ce ciel vide et bleu, et pour quelques instants, de savoir se taire.