Houang Po, un des maîtres du Chan, déclare : "Depuis des temps sans commencement, cet esprit, jamais venu à l'existence, n'a jamais cessé d'exister ; ni bleu ni jaune, sans forme ni aspect, il ne relève ni de l'être ni du non-être, ni de l'ancien ni du nouveau ; il n'est ni long ni court, ni grand ni petit, au delà de toute délimitation ou dénomination, au delà de toute possibilité d'être perçu ou considéré comme un objet : le voici, réalité en soi. Mais à la première considération on divague... Illimité et insondable, on dirait l'espace vide".

Texte impressionnant ! D'une concision et d'une force incomparables. En quelques mots brefs et précis, c'est la quintessence de l'enseignement qui nous est livrée sans fard, directement.

La difficulté majeure réside dans l'expression "esprit", dans le texte le plus souvent "esprit un". Cet esprit s'accomplit dans la vision unitive, par de là tous les caractères relatifs (petit et grand, bleu ou jaune, long ou court, mais aussi par delà toutes les perceptions et dénominations relatives), de la non-différence, de l'équanimité, de l'insondable réel. "Réalité en soi" : ce qui est dans sa réalité intrinsèque, apparaissant sitôt que l'esprit (relatif) s'est détourné de toutes les aperceptions relatives et conditionnées.

L'"esprit un" advient par le "non-esprit". C'est plus qu'un jeu de mots : c'est en se détournant du flux mental, dans le vide mental (non-esprit), que l'esprit un peut faire son entrée.

L'image du ciel vide est précieuse : elle nous conduit, encore qu'elle ne soit qu'une image, à l'intuition du "vide" (sunyata), qui n'est pas un non-être, un néant, mais une non-détermination particulière, une absence de tout caractère particulier. En fait l'auteur rejette tout aussi bien l'être que le non-être (qui ne sont que l'avers et l'envers de la même erreur), nous invitant à nous débarraser de tout attachement au particulier, toujours relatif, impermanent et décevant, pour laisser advenir l'intuition de la non dualité, que Houang Po appelle l'"esprit un". "Cet esprit clair et pur ressemble à l'espace vide, car en aucun point il n'a de forme particulière".

La conséquence directe c'est qu'il n'y a rien à chercher, rien à trouver : il suffit de s'éveiller à cet esprit un pour ne plus avoir rien à trouver. Nous croyons d'ordinaire qu'il faut s'instruire, accumuler savoirs et mérites, polir et repolir l'esprit pour qu'à la fin surgisse enfin la vérité. Mais c'est une erreur, que déjà Lao Tseu avait dénoncée :

       L'homme ordinaire s'augmente tous les jours

       Le sage diminue tous les jours.

Rien ne sert de courir, il suffit de se tenir tranquille en laissant venir. Et pourquoi cette non-méthode est-elle si difficile à pratiquer ? Réponse : "Ils ont peur de tomber dans le vide, sans avoir à quoi se raccrocher. Alors, ayant scruté l'abîme, ils reculent et, tous sur le même modèle, ils partent en quête de connaissances et d'opinions".

Lire des livres, étudier les soutrâs, méditer  jour et nuit ? Pourquoi pas, mais autant jardiner, marcher, voyager ou contempler les nuages. De toutes les manières il n'y a pas de recette. Il suffit d'être disponible.

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Petite question adventice : trouvons-nous dans notre vieil Occident quelque démarche comparable ? Ce ne peut être dans la philosophie dominante. Il faut aller chercher du côté de Pyrrhon. J'y reviendrai sans doute un de ces jours, si la Muse familière, si volontiers capricieuse et chiche, veut bien venir me visiter à l'aventure.